Que faire?

TOTALITARISME, n.m, système politique caractérisé par la soumission complète des existences individuelles à un ordre collectif que fait régner un pouvoir dictatorial.

Dis-moi si je me trompe, mais si je résume bien, notre vie à deux est caractérisée par la soumission complète de nos existences respectives à un ordre collectif – notre couple – que je fais régner de ma poigne de fer.

Je suis honorée de tant de compliments, je ne me savais pas si puissante. Hitler doit me jalouser dans sa tombe, de voir que l'élève a dépassé le maître. Je crois bien qu'il me révérerait pour cet empire que j'étends sur toi. C'est vrai quoi, j'ai une position tellement enviable. Après tout, je suis une dictatrice, j'ai les pleins-pouvoirs sur toi.
C'est ce que tu veux dire quand tu me traites de totalitarisme ?
A ta place, j'en appellerai tout de suite au Tribunal Pénal International, au minimum.

Revenons un peu en arrière, rembobine le magnéto et essaie de comprendre.
Je n'étais rien de moins qu'une barbare en puissance, comme tout le monde. En des circonstances exceptionnelles, les gens se découvrent des talents cachés, des qualités insoupçonnées, une nature profonde enfin révélée. Pour ma part, je ne savais pas que je pouvais me battre avec tant d'ardeur et de hargne.
Et ma circonstance exceptionnelle, ce fut toi.

**

Quand je t'ai vu, je me suis dit que se battre pour toi en valait la peine. Je soupçonnais des montagnes de richesse sous ce beau visage. Je n'avais qu'une envie : prendre mon courage à deux mains et conquérir ton c½ur, et accessoirement, chevaucher le territoire de ton corps, que je voulais tout entier mis à nu pour mes beaux yeux. La bataille fut longue et douloureuse, tu ne m'as pas épargnée mais j'ai tenu bon : contre les assauts de ton esprit cynique et tordu, contre tes attaques inopinées, bêtes et méchantes, je suis restée debout.

**

Et puis un jour, tu as cédé à mes avances. J'ai enfin gagné mon combat.
La suite n'en fut pas moins compliquée. J'ai dû batailler pour conquérir ton corps. De tes mains habiles aux formes douces de tes reins, le temps fut bien long. J'ai découvert peu à peu la richesse de tes courbes, le pays de ton corps, si doux sous mes baisers.
Mais comme un fruit mûr qu'on vient de croquer, tout finit par pourrir, de tous les côtés. Tu devenais amer, je devenais sévère. On se croyait différent, mais on n'échappe pas au destin. L'amour ne dure pas trois ans, ni dix ou douze, l'amour dure le temps qu'on y croit.
Voilà ce qui a précipité la chute de notre empire à tous les deux...
C'était la chronique d'une mort annoncée.



***



En Big-Sister (le mot tombe à point nommé, n'est-ce pas ?), je scrute chacun de tes mouvements. Par mes astuces et mes stratagèmes, j'épie chacun de tes gestes et de tes mots. J'ai dégoté des agents infiltrés parmi tes amis, même les plus fidèles, que je sonde chaque jour pour vérifier tes dires et apprendre tes gestes. Il y a de quoi devenir parano, tu as raison.

**

Je connais même tes mots de passe, me balade sur ta messagerie internet, promène mes yeux sur ton téléphone portable la nuit venue.
Comme une araignée, je tisse ma toile sur toute ta galaxie. Et tu te prends les pieds dans tous les pièges que je crée.
Comme une amante religieuse, je lis chaque soir tes pensées, je devine tes envies et succombe aux souhaits que tu n'as même pas prononcés.
Comme une faucheuse, je tranche la tête à toutes les imprudentes qui osent t'approcher. Pour toi, tout est anodin, une simple lettre, un simple cadeau, toute la vie n'est pour toi qu'un grand terrain de jeu, sans conséquence ni stratégie. C'est faux, la vie est un gigantesque champ de bataille. Car les Autres sont toutes de fourbes maîtresses, de viles félonnes, des chiennes sans gêne, des Amazones au c½ur de pierre, tous ces petits êtres que j'abhorre. Quand tu n'y vois qu'un cadeau innocent, je soupçonne un cheval de Troie, qui annonce un cataclysme pire que milles plaies légendaires. Je dois donc faire la lumière sur toutes ces zones d'ombre, celles que tu tisses entre le monde et toi, par des tunnels malencontreux, par des souterrains malsains, par des correspondances virtuelles. Tu comprends, il ne doit pas y avoir de secret entre nous. Ne l'oublie jamais, le mal entre toujours par les plus petites portes. Il faut proscrire les profils à risque, les dangers potentiels. Bannissons dans des terres arides et lointaines les assassins de notre destin. Exilons par wagons ces traitresses, ces filles de joie qui veulent troubler notre bonheur. J'exige le bûcher pour toutes ces apprenties-sorcières de malheur ! Le goulag pour toutes ces prostituées ! L'ennemie est facilement reconnaissable : de sexe faible, elle raconte toujours des histoires, elle est souvent brune comme l'ébène, au nez long et aquilin, souple comme le félin et vicieuse comme le serpent. Belle à l'extérieur, elle n'en est que plus pourrie à l'intérieur. Tes ex-dictatrices sont en soi la caricature idéale et le coupable par excellence. Elles connaissent bien le terrain, ses forces et ses faiblesses, ses bottes secrètes et ses cachettes. Elles sont ma cible privilégiée, faciles à reconnaître car elles se ressemblent toutes.
Comprends-moi, il ne faudrait pas qu'une de ces ennemies pénètre notre territoire.

**

Oui, notre territoire. Puisque je suis à toi autant que tu es à moi. Je t'ai annexé au monde extérieur. Mieux que les Sudètes, ton corps est un doux pays où j'aime construire ma forteresse. Avec toi, je me sens plus forte. Et ta peau forme une frontière imperméable entre le monde extérieur et nous. Plus tu refermes tes bras sur moi, plus je me sens libre, libre d'être moi, d'être bien, libre d'être avec toi. Pour vivre mieux, il faut vivre caché. C'est toi qui me l'as appris. Tu vois, je sais t'écouter.

**

Tu ne comprends pas que le monde est un danger permanent. Que les Autres guettent sans cesse une faille dans mon empire, un moment de détresse, un regard détourné pour te convoiter. Ils n'hésitent pas à partir en croisade et se liguer contre moi, pour réussir à te capturer. Tu serais leur prisonnier de guerre, et j'aurais encore à lutter fort contre le reste du monde. Pas de mutinerie s'il-te-plaît, pas de révolte intestine, reste au creux de moi, je t'offre la sûreté d'un monde clos. Ne cherche pas ailleurs le bonheur que je te donne.

**

Je pourrais te dire que je t'aime, mais je ne le ferais pas. Parce que je ne le pense pas. Parce que ces mots sont vides, parce qu'ils sonnent creux d'avoir tant résonné durant des années, dans des empires effondrés tant de fois, dans des bouches tordues et des âmes aux desseins obscurs. Ce sont des mots usés, abusés, désabusés. Des mots de vauriens. Des mots bons pour Aladin. L'amour est fini. L'amour est mort. Ces trois mots n'apprennent plus rien qu'on ne saurait déjà. Je ne t'aime pas, parce que l'amour rend aveugle et que toi, tu m'as ouvert les yeux. Tu m'as appris le rire et l'oubli, la simplicité et la désinvolture, le calme et le bien-être. Je pourrais te le dire, comme les Autres racontent leur amour à tout-va, sans scrupule, ils aiment leur patrie, leur bien-aimée patrie, ils construisent des autels et des mausolées, brûlent des caricatures et flambent des trophées. Je n'ai que mon dévouement à t'offrir, et cet empire qui porte nos initiales gravées dans le marbre de nos palais.

Mais je te mentirais si j'écrivais que je n'ai pas voulu te dire ces mots-là parfois. Et alors ? Alors je n'ai rien dit. Je crois qu'on vaut mieux que ces mots galvaudés. Je préfère me battre pour toi dans le silence des croisades, partir en guerre contre le reste du monde pour trouver la paix avec toi. C'est cela que tu m'as appris : la vie, ce n'est pas des mots. Les mots, on ne les dit pas, on les vit. Surtout ces trois mots-là, déjà éteints d'avoir voulu être trop ardents. Alors prends tous ces autres mots, qui sont comme les trois syllabes silencieuses de cet amour qui ne dit pas son nom.

**

Tu es mon espace vital car j'ai besoin de chaque parcelle de ta peau pour respirer. J'ai besoin de me nourrir de tes regards et de tes mots, de tes habitudes et de tes gestes. Ta peau est ma terre, que j'arrose de baisers pour ne pas la faner. Et pour que notre amour grandisse en paix, je fais la guerre aux ennemis jaloux de notre bonheur.

**

Oui, je parle en ton nom, je sais ce qui est bon pour toi, je le sais mieux que toi, je le fais pour toi. J'agis en ton nom, pour ton bien, je défends tes intérêts face au reste du monde. Tu n'existes pas sans moi, je ne suis rien sans toi. Sans tout cela, notre amour n'existerait que dans les manuels d'école.

**

J'ai les pleins-pouvoirs sur toi. Autocrate barbare, je me saigne chaque jour pour te nourrir d'amour. Je suis une barbare sanguinaire avec les Autres pour que tu vives mieux, chaque jour, à mes côtés. Tu crois que je ne suis bonne qu'à tuer mes rivales, avec mes yeux et mes mots, tu crains mes colères et ma force. Mais tu ne comprends pas que tu es ma seule faiblesse. Que si je te perds, je perds tout.

**

Tu me reproches d'être autoritaire, une dictatrice sans c½ur. Tu ne comprends pas que c'est justement l'amour qui me guide. J'ai les pleins-pouvoirs sur toi, parce que je t'ai choisi. Tu es l'élu de mon c½ur. Démocratiquement élu, à l'unanimité, par toutes les cellules de mon être, tu es celui que je veux aimer.

**

Il ne faut pas tout confondre. Tous les totalitarismes ne sont pas égaux. Et j'espère bien pour toi que tu ne me compares pas à ces idiots de Castro ou Pol Pot. Je le prendrais très mal. Je ne suis pas communiste, au contraire, je ne veux rien partager. On ne peut avoir confiance en personne. Tu ne dois jamais rien devoir aux autres, tu ne dois compter que sur toi-même.




****



Pourtant, je le vois bien, entre toi et moi, coule une rivière d'ombres. C'est ta frontière à toi. Une frontière intérieure. Celle qui me fait face, quand tu me regardes, quand tu me tournes le dos. Je sens toujours la froideur de tes silences couler sur ma peau. Il faut s'y faire, peu à peu, il faut s'y fondre, peu à peu, on oublie la douleur des non-dits. On retient ses mots comme on retient son souffle, sans bruit, on assassine ses espoirs. On éteint les lumières qu'on a au fond des yeux. Et on va se retrouver dans le lit froid de la nuit.

J'essaie parfois d'affronter les ombres qui nous traversent de par en par. J'essaie de passer au-dessus, de te surpasser, mais je n'ai pas assez d'élan ni d'endurance. Je tombe dans l'oubli des mots qu'on n'a jamais dits. J'ai oublié le goût de la lumière. Je me noie dans des ombres qui ne sont pas à moi. Tu as raison, je suis un totalitarisme, même pour moi. Je m'enferme dans ce cercle que j'aime à caresser et qui nous étrangle peu à peu. Ce cercle aussi vicieux que moi.

**

Oui, je veux savoir, j'ai soif de toi, tout le temps, autant que j'ai faim de ton corps et de tes mots intelligents, de tes paroles absentes. Il n'y a qu'elles pour me tenir compagnie dans le noir. J'ai soif de toi, et je ne peux boire qu'à la rivière noire de tes silences alors que j'ai un incendie au fond du ventre. Je me nourris d'absence et de doutes, de faux espoirs et d'illusions. Je t'écoute parfois dans la nuit, quand tu délires, somnambule parlant. Pour dire vrai, je reste éveillée pour t'écouter. Je sais que ces mots ne sont pas pour moi, lassée, je les laisse parfois traverser la frontière de nos draps, je n'ai plus la force de te retenir. Je ne sais pas pour qui sont ces mots que tu dis dans tes rêves, mais le reste du temps, je les prends pour moi. Je vole les mots des autres, et je m'en fous royalement. Je n'ai qu'eux pour lutter contre toi. Désormais, quand tu ne me fais pas face, tu te mets dos à moi. La nuit, tu dors alors à l'autre bout du lit, comme à l'autre bout du monde. Tu es devenu un étranger dans mon pays. On a donc entamé une guerre de positions, chacun dans ses retranchements. Tu m'attaques, je te réponds. Quelle drôle de guerre.

**

Et il y a quelques jours, tu as fait un coup d'état. Je n'ai pas compris tout de suite ce qu'il se passait. J'ai été dépassée par les évènements. Je t'ai vu arriver avec tes gros sabots, pour tout détruire. Tu voulais une autre que moi, elle qui avait ce nom si doux : l'Indépendance. Je ne connaissais pas ce nouvel ennemi qui t'a volé à moi : nous nous sommes séparés. Mais j'aurais dû m'en douter, je te savais qui faisait le mur parfois, pour m'échapper. Tu écrivais à d'autres que moi, tu avais la tête ailleurs. Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?

On t'a monté la tête, j'en suis persuadée, j'aurais dû mieux te surveiller. Tu t'es insurgé, fusil à l'épaule, tu m'as visée, et tu m'as eue, en plein c½ur, je suis tombée des nues. Tu as repris tes frontières, avec l'aide de tes amies, tu as planté ton drapeau blanc là où jadis trônait notre étendard. J'ai dû me replier, rester sur mes gardes puis enfin battre en retraite. Tu as formé des résistants, m'attaquant quand je ne m'y attendais pas. Tu as fomenté un attentat contre moi, explosant mon c½ur en mille petits bouts de chair. En bon kamikaze, tu as fait sauter mon empire en tuant notre histoire. Tu n'as même pas essuyé ta figure, j'ai vu, tu as ri quand tu m'as regardée me disloquer. De guerre lasse, tu es parti, me laissant gigoter sur mon ancienne terre, devenue champ de bataille. Un corps nu et déchiqueté, à peine bon pour les charognards. J'ai vu le soleil tournoyer au dessus de ma tête éclatée, j'ai vu flotter le drapeau de mon ennemie aux portes de ce qui fut mon ancien empire. Vos deux frontières se sont embrassées devant mes yeux encore ouverts. C'était trop dur de se battre contre toi. Tu sais, je ne voulais pas te faire de mal. J'ai abdiqué, et laissé mon propre c½ur me saborder.
**
Tu m'as trahie.
**
Je ne savais pas que le pire ennemi, c'est l'ennemi intérieur. Après réflexion, quand j'ai vu disparaître ma terre adorée, j'ai cru que l'ennemi intime, qui me rongeait de l'intérieur, c'était toi. Toi le seul coupable de mon malheur, parti sans gêne convoiter d'autres maitresses. Social-traite, où sont tes bonnes manières de charité et de justice ? Aurais-je encore droit à ma part de bonheur ? Quand on a fait le procès de notre histoire, j'ai cru que c'était de ta faute. Quand je t'ai vu dans les bras de ma pire ennemie, cette perfide Albion, cette cruelle dulcinée dorée par le soleil, j'ai compris que mon ennemi intime, c'était moi.
Je t'ai perdu en voulant trop te garder.
Je t'ai étouffé en voulant te serrer trop fort dans mes bras.
Je t'ai tué en ne vivant que pour toi.
De mon empire déchu, je contemple ces montagnes de muscles, ces vallons fleuris, la chute de tes reins et le fleuve de ta peau : tout cela n'a jamais été à moi. Tu n'as fait que me prêter tout ce bonheur. Tu es parti, et tu as tout repris. Je voulais être quelqu'un pour toi, mais je n'étais personne, personne d'autre qu'un dictateur en mini-jupe et haut talon. Qui se croyait grande et se voulait forte, d'avoir sous ses doigts le plus bel empire du monde. Tu ne m'appartenais pas, je n'avais aucun droit sur toi, sinon celui de te rendre heureux. J'ai pensé à mon amour avant ton bonheur. Voilà mon unique péché. Par trop d'amour, j'ai fait tant d'erreurs. Par peur de te voir partir, j'ai couru à notre perte. Parce que je voulais faire vivre ce couple que nous formions, c'est toi que j'ai perdu.

Et je n'existe même plus, car sans empire, un empereur n'est rien.
Sans Allemagne nazie, Hitler n'était plus rien qu'un pauvre type avec un pistolet sur la tempe.
Sans toi, je ne suis rien de moins qu'un simple grain de poussière qui retourne à la terre.
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# Posté le lundi 13 avril 2009 03:52

*Traité du n'importe quoi, fadaises et autres foutaises*

Je sais bien qu'il y a des lieux spécifiques pour dire ça. Pour pleurer, il y a d'abord les cabinets de psy, voire les bancs de n'importe quelle Eglise ou mosquée, histoire de prier pour qu'un Dieu écarte les flots qui ne vont pas tarder à m'assaillir. Au fonds, Dieu est un psy mais version gratuite pour les pauvres : lui non plus ne vous écoute pas, ne prend pas la peine de vous répondre et vous pique votre argent à la fin de la séance. Je pourrais toujours aller sur un pont et, ivre, converser avec un poteau. Je pourrais aussi tenir le crachoir à un serveur désabusé, et finir bourrée à parler au clodo qui fait la manche à côté du bistrot qui ferme bien trop tôt, après l'histoire de ma mère maniaco-dépressive mais avant le très attendu passage sur le suicide encore non élucidé de mon meilleur pote. Mais non, je trouvais cette feuille bien plus sympa. Le papier virtuel, c'est mieux pour torcher son chagrin pathétique. Mais faut pas s'en faire. Chez les filles, l'envie de pleurer ça vous vient comme une envie de pisser. C'est dire si c'est souvent.

* * *

Attention je vais passer à la vitesse supérieure, laissez-moi atteindre notre rythme de croisière. Voilà, je mets l'écriture en taille 12 et le paragraphe en interligne 2. Du gros calibre pour des mots si insignifiants. C'est parfait pour l'occasion : donnons-nous l'illusion d'écrire beaucoup à défaut de bien écrire.

* * *

Tu as pris la porte, tellement fort que j'ai cru qu'elle allait partir avec toi. Honnêtement, je pensais que tu allais revenir et me trouver au pied du lit en train de pleurer comme une gamine qui vient de voir son petit chien écrasé par un gros 4X4 conduit par une potiche à qui on a greffé un téléphone portable plutôt qu'un cerveau. J'ai attendu longtemps l'écho de tes pas dans le couloir. Mais tu n'es jamais revenu. De ce couloir, je n'ai entendu que les portes se fermer. Alors je suis restée assise par terre un bon moment, à me rouler dans les draps défaits en pleurant à l'envi. J'étais là, un gros saucisson en couette, gémissant et frétillant, comme un poisson tout juste pêché, et qui attend les yeux grand ouvert et encore mouillés, le maillet de la sentence finale.

* * *

Comme je n'avais pas faim mais que mon corps affamé par tant d'efforts s'affaiblissait sans cesse et que j'avais soif d'avoir perdu tant d'eau en si peu de temps, je constatais l'évidence : mon estomac tout entier criait famine. Mais d'avoir craché tant de haine et de désespoir, je ne pouvais plus rien avaler sans avoir peur de tout régurgiter. J'étais, comme on dit, chamboulée. Mon c½ur tout retourné s'en était allé vagabonder dans mon corps et déranger tout l'intérieur de ma demeure corporelle : j'avais le nez pris, la gorge enrouée, l'estomac à l'envers, les intestins en forme de montagnes russes, les jambes molles et la tête comme prise dans un étau. Alors pour tromper la faim, j'ai eu l'idée de dévorer un bouquin. C'était sans compter sur le fait que tu as pillé toute ma bibliothèque, reprenant tes livres préférés, raflant au passage les miens aussi. Il ne restait plus que quelque Hugo et Cioran, lus et relus. Il y a un livre que tu n'as pas pris et que je gardais par curiosité : la Bible. C'était un cadeau de mon professeur d'histoire au lycée. Nous nous opposions souvent dans des débats passionnés mais toujours respectueux sur l'Eglise et la foi, l'athéisme et l'aveuglement. Il m'avait offert ce livre le jour des résultats du bac. Il savait mon intérêt pour la poésie et m'a juré que je devais lire le Cantique des Cantiques. « Le plus beau poème que je n'ai jamais lu » m'avait-il assuré. Il avait l'air convaincu. Alors pourquoi pas. Mon estomac et moi avons commencé la lecture.

« Tu m'as incardié*, ma s½ur-fiancée, tu m'as incardié d'un seul de tes yeux, d'un seul joyau de tes colliers.
Qu'elles sont belles, tes étreintes, ma s½ur-fiancée, qu'elles sont bonnes tes étreintes, plus que le vin !
De nectar, elles dégoulinent, tes lèvres, fiancée !
Le miel et le lait sous ta langue, l'odeur de tes robes; telle l'odeur du Lebanôn ! »

* rendu fou

Chapitre 4 « Viens avec moi », v.9-13

Dis donc, c'est chaud la Bible.

* * *

Le poids de tes mots est tout léger sur mon dos rond. Je sens les caresses invisibles de tes mots absents. C'est un souffle froid qui glisse sur mes reins, jusqu'à ma nuque raidie. Tu me craches à la figure tes mots informes, envoyés de si loin qu'ils retombent dans l'oubli. Ne cherche pas, tu as raison, ne parle pas, tu fais bien. Ne dis pas ces mots qui fuient les parois fortifiées de ton c½ur. Garde ton armure de papier. J'irai lécher en vain et taguer sans fin ces murs en carton. Le goût de ton c½ur au bout de ma langue persistera puis s'évanouira dans la nuit brune. Pourtant, j'irai cerner la lune pour qu'elle te sourit, d'aussi loin que je suis. Si seulement je savais où tu étais parti.

* * *

Je suis allée sur Facebook et j'en reviens ivre de rage – au moins, si ce n'est plus. 180 caractères. C'est tout ce qu'on peut mettre dans leurs foutus pseudos. Quelle honte. Et c'est ça la liberté d'expression. Tu veux dire quoi en 180 caractères ? Je voulais crier toute ma haine et ma douleur, peindre les murs de ce Wall pourri en rouge sang et crier silencieusement ma religieuse colère au peuple virtuel de ce monde en carton. Tu veux dire quoi en 180 caractères ? Je suis sûre que même les gros titres du site internet du monde n'y rentre pas : résumer les informations capitales en 180 caractères, quel toupet. Essayons :

« L'Etat hébreu a affirmé, samedi soir, que l'offensive visait à "prendre le contrôle" des secteurs de Gaza d'où sont tirées les roquettes contre Israël. »

Verdict : 148 caractères, espaces compris. Décidemment, à quoi on réduit l'information... J'en reviens à mon sujet qui est, concédons-le, mille fois plus important que la guerre au Proche-Orient. Qu'est-ce qu'on peut bien dire en 180 caractères ? Silence. Et si je commençais par dire « merde » ?

***

Les gens quelconques peuvent aimer n'importe qui.

***

J'attendais un bus à côté du cinéma le Club. C'était un samedi soir. Seule, je rentrais du cinéma, où je suis allée voir un film, seule. Dehors, il faisait froid, j'ai glissé mes doigts dans mes gants roses, que j'ai plongés dans les poches de mon manteau. Un homme s'approche de moi. Gueule cassée, odeur de bière brune et de pipe, les pieds qui trainent. Il se trimbalait avec son chien mouillé qui le suivait à la trace. Un sac à dos immense sur le dos, des casseroles brinquebalant sur les côtés et annonçant sa venue à cinq cents mètres à la ronde. Dans la nuit, ils se ressemblaient tous les deux. Le chien avec son poil gris tout mouillé, et l'homme avec sa gabardine vieillie, rapiécée aux coudes, et ses cheveux gris hirsutes qui coiffaient son visage d'une auréole tristement funèbre. Bienveillant, le visage affable et souriant, il s'approche de moi et me dit :
- Vous savez mademoiselle, le c½ur, quand ça bat plus, ça sert à rien de chercher plus loin.
Etonnée, je le regarde sans rien dire. Ses dents en sourire éclairent la nuit noire.
- Pourquoi vous dites ça ?
- Vous avez l'air trop triste pour une si jeune fille.
- J'ai 20 ans.
Son sourire s'étire un peu plus. Une deuxième lune dans ce samedi soir.
- C'est ce que je dis, vous êtes jeune.
Je ne savais pas quoi lui répondre. J'ai dû vieillir trop tôt. C'est vrai que je me sentais vieille, toute seule sous la bruine. Il était à peine 22 heures, je rentrais déjà du cinéma où j'étais allée seule, voir un film. Dans la salle, il n'y avait que des vieux couples ou de vieilles amies qui parlaient de vieilles choses, avec leurs vieilles voix chevrotantes et leurs rires vieux et édentés.
- Ne vous inquiétez pas, avec le temps tout s'en va. Vous oublierez.
- Qu'est-ce que vous dîtes ?
- Vous pensiez à quelqu'un, n'est-ce pas ? Vous regardiez le trottoir comme si vous aviez tout votre c½ur à y déverser.
- Je ne vois pas de quoi vous parlez.
- Moi aussi je cherche quelqu'un sous la pluie. Qui ne viendra jamais.
- C'est pour ça que vous dormez dehors ?
- Entre autres. C'est surtout parce que ce quelqu'un est parti un jour, et qu'il m'a laissé sans rien d'autre que son souvenir. Mais mêmes les plus chouettes souvenirs, ça vous a une de ces gueules. Pire que mon chien Pato. C'est pour dire.
- Non il est très mignon ce petit chien. Il a l'air fidèle.
- Si vous croyez que c'est une qualité d'être fidèle... Tout s'en va, l'autre à qui l'on croyait pour un rhume, pour un rien, l'autre à qui l'on donnait du vent et des bijoux, et puis vous, vous restez là, à traîner comme un chien. C'est pour ça que les hommes et les chiens sont les meilleurs amis : les deux sont bêtes et fidèles.
- Vous êtes trop dur. Pauvre Pato.
- Mademoiselle, vous devriez pas vous en faire pour Pato. C'est une brave bête, il en a déjà vu des vertes et des pas mûres. Mais vous, on aurait peur de vous souffler dessus et que vous vous envoliez. Oubliez les passions et oubliez les voix. La vie est trop belle pour qu'on passe son temps à regarder en arrière. Croyez-moi. Quittez cette mine triste et ces souvenirs avant que le temps emporte tout.
- Ne vous en faites pas. Ca passera. Vous le savez bien, avec le temps, on n'aime plus.
Le bus était déjà arrivé, je montais à l'avant et validais mon ticket. En me retournant pour dire au revoir à l'inconnu et son chien, je vis avec surprise qu'ils avaient déjà disparus sous la pluie. Avec le temps, décidemment, tout s'évanouit.
# Posté le samedi 03 janvier 2009 16:35
Modifié le samedi 03 janvier 2009 17:04

*Variations sur le même thème*

*Je chante dans la rue ces airs que je connais par coeur, je traque ce reflet dans la vitre du tram, ce reflet qui s'évapore dans le bleu d'une averse. Ceux qui préfèrent être seuls plutôt que mal accompagnés n'ont jamais connu la solitude des samedis soirs.*


La vieille sorcière égoïste sort ses griffes,
S'accroche au tapis de tes espoirs et puis les déchire, les lèche et les abandonne.
Je joue avec la pelote de tes nerfs.


Tu sais que tu devrais fuir, je suis une peste.


Et c'est faux qu'il existe un endroit pour les gens comme nous. Il est dans nos têtes. Mais ta tête s'est écrasée contre le sol de la dure réalité, , regarde, il reste la tâche de ta tête éclatée. La tienne est six pied sous terre maintenant, la mienne erre dans les nuages, passagère dans ce ciel sanguinaire,
dans cette aube qui saigne de toi.


Je dois aimer les coups, frapper mon coeur comme du fer forgé. Là, le rendre dur mais docile. Mon coeur est complètement frappé.
Fracassé.
Dépassé.
Trépassé.
Mon coeur ne se vend plus, ne se brade plus, il se donne, comme on échange sa fierté pour mendier de l'amour. Mon coeur n'est plus une pute, il est une salope.


La petite fille n'a pas grandi. Elle joue avec les gens comme avec des poupées. Elle s'essuie les mains sur ces hommes de chiffon. Elle mouche son désespoir dans ces hommes-kleenex. Des gens qu'on jette une fois utilisés. Je n'aime pas les gens, je les consomme. Je les consume en pensée, en mots vains, en faux espoirs. Je les avale et les digère puis je les vomis. De mon estomac ulcéré et acéré, je recrache ceux que j'ai adoré.




J'abats des cartes, sur la table, je dévoile mes atouts et je prédis ton avenir. C'est moi qui ai ton jeu en main. Je suis le maître du jeu que j'invente. Je commande et je me sers de toi.


Fuis-moi comme la peste que je suis.
Fuis les filles qui ont des trous à la place du coeur.
Fuis les filles qui ont des coeurs à la place des yeux,
Qui te font les yeux doux pour te laisser encaisser les coups durs.
Fuis ce coeur sans pitié qui cogne fort ton coeur à toi.
Fuis ce coeur qui se bat contre toi.


<Protect me from what I want
Protect you from what I need>
# Posté le samedi 17 mai 2008 19:44
Modifié le lundi 19 mai 2008 20:21

*Le froid de l'ivresse*




Qu'est-ce que je pourrais bien faire ? A part écrire, tu voudrais que je fasse quoi, dans mon état ? Je pourrais ne rien faire. En même temps, est-ce qu'écrire c'est vraiment faire quelque chose ? A cet instant précis, non, je ne pourrais rien faire d'autre. Mon état l'en empêche. Je devrais parler, ça serait plus simple pour tout le monde. Mais je crains que les mots que forme ma bouche ne soient guère intelligibles, ni même audibles. Mon corps marche au ralenti, ma bouche trébuche à chaque mot. Les mots qui sortent de ma bouche forment une sorte de bouillie, incompréhensible et inintéressante. Et si je parlais, là, allongée sur mon lit défait, qui m'entendrait ? Je suis toute seule, et je le sais. Je me parle à moi-même. Et moi, je suis quelqu'un. Donc je ne parle pas seule. Oui je divague, je suis à la dérive. Je pars sur un bateau en liège qui flotte dans une chambre noire. Sur mon lit, les cadavres de bouteille sont un radeau sur lequel je m'échoue peu à peu. C'est bien confortable l'ivresse, jusqu'à ce qu'elle s'arrête. C'est un plaisir suspendu, entre le dégoût des premières gorgées et la gueule de bois de lendemains avortés.
J'aurais voulu voir quelqu'un ce soir. Mais je suis partie de cette soirée sans même dire au revoir à quelqu'un. A qui donc ? Je ne connaissais presque personne. Je suis partie comme une voleuse, emmenant avec moi quelques grammes d'alcool picorés au comptoir du bar. On me devait bien ça tout de même. A cette soirée, j'ai donné la plus belle prestation de ma vie. Des sourires niais, des discours insensés, des rires bien trop sonores pour être sincères, quelques larmes pressées mais retenues à temps pour ne pas être découvertes. Je suis venue parler à un bel inconnu, il m'a à peine regardée. Je suis tombée dans l'escalier, on m'a vue, puis personne ne m'a aidée. Je crois que j'ai eu mal, mais je ne ressentais rien, ni honte, ni douleur, rien.
Et puis à un moment, mon corps et mon c½ur ont cessé d'être hermétiques. L'ivresse des premières larmes d'alcool a laissé place au mal-être, aux souvenirs. Ces pensées que je cache d'habitude dans la sobriété de ma vie. L'alcool est un révélateur de l'âme, c'est certain. La plupart des gens boit pour oublier. Dans mon cas, c'est l'inverse : je reste sobre pour oublier, pour ne pas penser. Quand je bois, je ne contrôle plus mes pensées. Quand je bois, je marche au milieu de la route, je suis sans fin les bandes blanches plaquées au sol. On me crie de revenir, mais je n'entends rien. Je suis ailleurs, sur la route, avec toi. On joue entre les voitures, elles nous passent près du corps mais tant qu'on n'est pas morts, on les frôlera. On sentira le vent de la vie caresser nos visages. Ensemble on se risque à vivre, sans limite. Voilà, quand je bois, je valse comme un fantôme entre les phares des voitures. Je cherche ta main dans ma course effrénée, mais je ne la trouve jamais. Tu n'es pas là.
Quand je m'ennuie de t'attendre en vain sur une route imaginaire, je continue de boire. J'embrasse à pleine bouche des bouteilles que je sais pleines d'ivresse. J'embrasse les verres de bière comme si c'était quelqu'un. Ma bouche embrasse les goulots des bouteilles de vin aussi bien que si cette bouche était la tienne. Parfois, ma bouche infidèle caresse une bouteille de bière. Pour changer un peu. Et je me laisse porter au gré des flots de cet alcool nocif mais libérateur. C'est bon de penser à ces souvenirs interdits. Il est interdit de se souvenir de ce qui nous tue. C'est un instinct de survie je suppose.
Et puis j'ai essayé de rentrer à la maison. J'ai erré à travers les rues pour trouver un arrêt de tram. Je suis montée dans le tram B. Je me suis jetée sur un siège, ma tête est tombée contre la vitre, comme morte. J'ai fermé les yeux. Le tram m'a bercée pendant que je pensais à ce qui circulait dans ma tête. Toutes mes pensées prenaient des sens interdits. Dans les allers et venus de ma mémoire, j'ai vu des tas de choses, des choses qu'on ne peut nommer de peur qu'elles se réveillent pour de vrai. Et puis j'ai trouvé la porte de chez moi. Je suis rentrée à bon port, même si c'est en tanguant. Mais nous voilà à quai, chère bouteille. C'est à toi que je parle maintenant. Attention, je te pose sur la table, repose-toi, prends des forces car je n'en ai pas fini avec toi. Laisse-moi le temps de passer autre chose, de me débarbouiller un peu. Je file dans la salle de bain, je me cogne un peu partout, quelque chose tombe. J'ignore ce que c'est, je ne vois rien, la lumière est éteinte. Je me penche sur le lavabo. Quelqu'un m'aide à passer de l'eau sur mon visage, je bois quelques gorgées salutaires. Je sens des mains rugueuses, fortes mais toujours attentionnées. Il m'essuie le visage puis m'aide à enlever mes habits. Il lève mes bras et laisse tomber ma nuisette sur mon corps éteint. Ses mains s'arrêtent sur mes hanches, comme pour me soutenir encore un peu. Ce sont mes mains. J'ai rêvé, encore une fois.
Avant de m'effondrer, j'atteins mon lit dans lequel je tombe sans retenue, comme une masse inanimée. J'ai froid. Cette fois, il n'y a personne pour remettre la couverture sur moi, pas même dans mes rêves.
J'ai eu froid toute la nuit.



*So I guess that I'm going
I guess that I am walking
Where?
I don't know
Just away from this love affair*
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# Posté le dimanche 06 avril 2008 17:23

*Putain d'amour*



Anna sort de chez elle. Elle n'a rien pris : ni sac, ni téléphone, ni porte-monnaie. Dans sa main, elle tient juste une pièce d'un euro qu'elle glisse dans la poche de sa robe. Elle met la clé dans la serrure et la tourne doucement. Les porte-clés et autres bibelots claquent contre la porte dans un bruit sec qui résonne dans le couloir. Un bruit qu'on entend souvent dans l'immeuble. Un bruit qui rassure, qui dit que chacun rentre enfin chez soi après une journée de travail. Un bruit quotidien qui dit que la journée commence, que la vie s'éveille quelque part. Ce bruit de clé rassure Anna. Entre ses mains, elle détient la clé de quelque chose, même si ça n'est que celle d'une vulgaire porte.

La jeune fille prend l'ascenseur, croise le monsieur du 5ème étage qui la salue. Il la regarde à peine puis une fois au rez-de-chaussée, il sort en vitesse, la bousculant presque. Anna ne dit rien, elle ne réagit pas, jamais. Elle pousse la lourde porte de son immeuble et s'arrête sur le pallier. Le soleil est caché par un épais brouillard, il va sûrement pleuvoir d'ici quelques minutes. Elle marche dans la rue encombrée de gens, de poussettes, de sacs de voyage, une rue pleine de vie.

Les nuages commencent à verser quelques gouttes, puis le temps s'emporte. Anna sourit au temps qui pleure. Elle aime marcher doucement sous la pluie, cette pluie qui fait courir les gens. On dirait qu'ils ont peur de fondre sous la pluie. Anna n'a pas peur. Elle profite des gouttes qui glissent sur ses joues. Elle avait presque oublié la douceur des caresses. La jeune fille lève doucement la tête, ouvre un peu la bouche et boit l'eau du ciel. Les gens la regardent comme si elle était débile, une attardée se dit-on sûrement. Elle s'en moque. Elle essuie son visage, ses cheveux mouillés collent à son front chaud. Elle a un peu de fièvre. Une odeur de pain la tire un peu de sa torpeur. Ca lui rappelle l'odeur de son enfance quand sa grand-mère faisait du pain dans sa cuisine d'été. Il était bon le pain de grand-mère se souvient-elle. Mais ce souvenir s'estompe vite. La joie du souvenir laisse place à la douleur de la faim. Anna a toujours ce vide au fond d'elle, ce creux qui appelle sans cesse à être comblé. C'est pour ça qu'elle mange tant. Elle veut combler le vide de son ventre, qui gronde comme mille tonnerres quand il n'est pas rassasié. Elle a sans cesse faim et soif. Le ventre immense de son corps n'est jamais satisfait. Son ventre n'est qu'un abime béant, un puits sans fond qu'Anna nourrit alors de douleurs. Quand elle se fait mal, quand elle frappe son ventre affamé, elle a un peu moins faim. Alors elle feint d'avoir mal, pour ne plus avoir faim.

La pluie s'est calmée mais une goutte continue de couler sur la joue d'Anna. Elle pleure. Les gens marchent plus lentement. Téléphone à la main, un jeune homme attend devant une porte d'immeuble. Anna sort sa pièce d'un euro. Elle s'approche de l'homme pour lui parler.




*******




Il y a cette fille étrange dans la rue. Elle déambule, avale des gouttes de pluie et sourit toute seule. Elle est belle, ses cheveux défaits, son air hagard et ses yeux mouillées. C'est l'été, et avec la pluie, sa robe colle d'un peu plus près à son corps de jeune fille. Sait-elle qu'elle est si jolie par ce temps de pluie ? J'aimerai bien voir la couleur de ses yeux. Elle s'approche d'un jeune homme sur le parvis de l'immeuble.

Moi, qui je suis ? Un simple buveur de café assis à la terrasse d'un bar, qui jouxte l'immeuble où le beau gosse pavane, téléphone en main. Elle hésite à lui parler. Plantée devant lui, elle a les yeux grands ouverts et voudrait que sa bouche en fasse autant. Qu'attend-elle ? Elle met la main à sa poche. Que cherche-t-elle ? Elle sort une pièce d'un euro qu'elle tend au jeune homme. « Que veux-tu ? » lui lance sèchement l'élégant jeune homme. « Dîtes-moi que vous m'aimez ». Interdit, le jeune homme la repousse, en lui criant qu'elle devrait se faire soigner. Au fond, a-t-il tort ? La pauvre petite a l'air perdue, elle erre et adresse désespérément la même requête à tous les hommes qui passent dans la rue. «Aimez-moi» leur dit-elle, «je vous donne un euro». On lui rit au nez.

Un homme d'âge mûr s'arrête, la prend par le bras et lui dit avec ferveur : « tu crois que c'est ça le prix de l'amour ? ». Elle répond que l'amour n'a pas de prix mais qu'elle n'a rien à donner. Rien à offrir. Impitoyable, l'homme lâche le bras meurtri de la jeune fille. Il l'achève en lui lançant cette cruelle sentence : « Tu n'as rien non plus à vendre, demande-toi pourquoi ». Il la quitte sans même la regarder. Fébrile, la jeune fille s'affaisse doucement sur le trottoir, ses bras cherchent à s'accrocher à quelque chose, à quelqu'un. Il n'y a rien ni personne pour l'aider. C'est à peine si les gens l'évitent. Dans leur course, certains lui donnent des coups de pied, sans se retourner ni s'excuser.

Pourquoi a-t-elle besoin de payer quelqu'un pour qu'il l'aime ? Qu'est-ce qui l'a conduit sur le trottoir à mendier de l'amour ? Elle a raison, un jour on vendra l'amour comme on vend du sexe, sur un trottoir, entre deux portes d'immeuble. On vendra de l'amour parce que les gens ne sauront plus en donner. Il suffirait pourtant de regarder, de baisser la garde, d'ouvrir les yeux. Je me lève enfin, à la vue insupportable de cet être si fragile piétiné par la vie, par les gens, par la bêtise. Elle me regarde avec les yeux tendres des enfants meurtris, ces êtres malheureux mais innocents. Elle s'appelle Anna. En essuyant ses grands yeux de ses petites mains, elle s'excuse mille fois, me remercie presque autant. Je la relève doucement, son genou est blessé. Je veux l'aider. En me jurant que tout va bien, elle laisse tomber sa pièce d'un euro puis s'éloigne silencieusement. Elle s'arrête, lève la tête puis revient sur ses pas. Et elle me regarde. Sa tête s'avance vers la mienne, je sens son souffle dans mon cou, ses cheveux longs qui effleurent mon épaule. Son front se pose à peine sur ma joue, mal rasée. Je sens ses cils qui papillonnent. Et elle me dit doucement, d'une voix aussi frêle que son corps de jeune fille : « Quelle putain de vie ». Elle est déjà partie.







*Et si c'était ça la vie, faire semblant de vivre ?
Feindre de sourire, embrasser sans fin une bouche inconnue,
Danser jusqu'à ce que mes pieds n'en peuvent plus de bouger.
Tu m'as dit de vivre et j'ai vécu.
Mais tu ne m'as pas demandé d'aimer vivre.
Au fonds, que sais-tu de la vie ?
Toi l'éternel rêveur, toi l'arnaqueur, toi l'illusionniste,
Toi qui se joues des autres,
Qui joues des mots,
Toi qui ne respires que s'il ment.*
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# Posté le lundi 31 mars 2008 19:34
Modifié le jeudi 03 juillet 2008 05:19