TOTALITARISME, n.m, système politique caractérisé par la soumission complète des existences individuelles à un ordre collectif que fait régner un pouvoir dictatorial.
Dis-moi si je me trompe, mais si je résume bien, notre vie à deux est caractérisée par la soumission complète de nos existences respectives à un ordre collectif – notre couple – que je fais régner de ma poigne de fer.
Je suis honorée de tant de compliments, je ne me savais pas si puissante. Hitler doit me jalouser dans sa tombe, de voir que l'élève a dépassé le maître. Je crois bien qu'il me révérerait pour cet empire que j'étends sur toi. C'est vrai quoi, j'ai une position tellement enviable. Après tout, je suis une dictatrice, j'ai les pleins-pouvoirs sur toi.
C'est ce que tu veux dire quand tu me traites de totalitarisme ?
A ta place, j'en appellerai tout de suite au Tribunal Pénal International, au minimum.
Revenons un peu en arrière, rembobine le magnéto et essaie de comprendre.
Je n'étais rien de moins qu'une barbare en puissance, comme tout le monde. En des circonstances exceptionnelles, les gens se découvrent des talents cachés, des qualités insoupçonnées, une nature profonde enfin révélée. Pour ma part, je ne savais pas que je pouvais me battre avec tant d'ardeur et de hargne.
Et ma circonstance exceptionnelle, ce fut toi.
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Quand je t'ai vu, je me suis dit que se battre pour toi en valait la peine. Je soupçonnais des montagnes de richesse sous ce beau visage. Je n'avais qu'une envie : prendre mon courage à deux mains et conquérir ton c½ur, et accessoirement, chevaucher le territoire de ton corps, que je voulais tout entier mis à nu pour mes beaux yeux. La bataille fut longue et douloureuse, tu ne m'as pas épargnée mais j'ai tenu bon : contre les assauts de ton esprit cynique et tordu, contre tes attaques inopinées, bêtes et méchantes, je suis restée debout.
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Et puis un jour, tu as cédé à mes avances. J'ai enfin gagné mon combat.
La suite n'en fut pas moins compliquée. J'ai dû batailler pour conquérir ton corps. De tes mains habiles aux formes douces de tes reins, le temps fut bien long. J'ai découvert peu à peu la richesse de tes courbes, le pays de ton corps, si doux sous mes baisers.
Mais comme un fruit mûr qu'on vient de croquer, tout finit par pourrir, de tous les côtés. Tu devenais amer, je devenais sévère. On se croyait différent, mais on n'échappe pas au destin. L'amour ne dure pas trois ans, ni dix ou douze, l'amour dure le temps qu'on y croit.
Voilà ce qui a précipité la chute de notre empire à tous les deux...
C'était la chronique d'une mort annoncée.
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En Big-Sister (le mot tombe à point nommé, n'est-ce pas ?), je scrute chacun de tes mouvements. Par mes astuces et mes stratagèmes, j'épie chacun de tes gestes et de tes mots. J'ai dégoté des agents infiltrés parmi tes amis, même les plus fidèles, que je sonde chaque jour pour vérifier tes dires et apprendre tes gestes. Il y a de quoi devenir parano, tu as raison.
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Je connais même tes mots de passe, me balade sur ta messagerie internet, promène mes yeux sur ton téléphone portable la nuit venue.
Comme une araignée, je tisse ma toile sur toute ta galaxie. Et tu te prends les pieds dans tous les pièges que je crée.
Comme une amante religieuse, je lis chaque soir tes pensées, je devine tes envies et succombe aux souhaits que tu n'as même pas prononcés.
Comme une faucheuse, je tranche la tête à toutes les imprudentes qui osent t'approcher. Pour toi, tout est anodin, une simple lettre, un simple cadeau, toute la vie n'est pour toi qu'un grand terrain de jeu, sans conséquence ni stratégie. C'est faux, la vie est un gigantesque champ de bataille. Car les Autres sont toutes de fourbes maîtresses, de viles félonnes, des chiennes sans gêne, des Amazones au c½ur de pierre, tous ces petits êtres que j'abhorre. Quand tu n'y vois qu'un cadeau innocent, je soupçonne un cheval de Troie, qui annonce un cataclysme pire que milles plaies légendaires. Je dois donc faire la lumière sur toutes ces zones d'ombre, celles que tu tisses entre le monde et toi, par des tunnels malencontreux, par des souterrains malsains, par des correspondances virtuelles. Tu comprends, il ne doit pas y avoir de secret entre nous. Ne l'oublie jamais, le mal entre toujours par les plus petites portes. Il faut proscrire les profils à risque, les dangers potentiels. Bannissons dans des terres arides et lointaines les assassins de notre destin. Exilons par wagons ces traitresses, ces filles de joie qui veulent troubler notre bonheur. J'exige le bûcher pour toutes ces apprenties-sorcières de malheur ! Le goulag pour toutes ces prostituées ! L'ennemie est facilement reconnaissable : de sexe faible, elle raconte toujours des histoires, elle est souvent brune comme l'ébène, au nez long et aquilin, souple comme le félin et vicieuse comme le serpent. Belle à l'extérieur, elle n'en est que plus pourrie à l'intérieur. Tes ex-dictatrices sont en soi la caricature idéale et le coupable par excellence. Elles connaissent bien le terrain, ses forces et ses faiblesses, ses bottes secrètes et ses cachettes. Elles sont ma cible privilégiée, faciles à reconnaître car elles se ressemblent toutes.
Comprends-moi, il ne faudrait pas qu'une de ces ennemies pénètre notre territoire.
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Oui, notre territoire. Puisque je suis à toi autant que tu es à moi. Je t'ai annexé au monde extérieur. Mieux que les Sudètes, ton corps est un doux pays où j'aime construire ma forteresse. Avec toi, je me sens plus forte. Et ta peau forme une frontière imperméable entre le monde extérieur et nous. Plus tu refermes tes bras sur moi, plus je me sens libre, libre d'être moi, d'être bien, libre d'être avec toi. Pour vivre mieux, il faut vivre caché. C'est toi qui me l'as appris. Tu vois, je sais t'écouter.
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Tu ne comprends pas que le monde est un danger permanent. Que les Autres guettent sans cesse une faille dans mon empire, un moment de détresse, un regard détourné pour te convoiter. Ils n'hésitent pas à partir en croisade et se liguer contre moi, pour réussir à te capturer. Tu serais leur prisonnier de guerre, et j'aurais encore à lutter fort contre le reste du monde. Pas de mutinerie s'il-te-plaît, pas de révolte intestine, reste au creux de moi, je t'offre la sûreté d'un monde clos. Ne cherche pas ailleurs le bonheur que je te donne.
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Je pourrais te dire que je t'aime, mais je ne le ferais pas. Parce que je ne le pense pas. Parce que ces mots sont vides, parce qu'ils sonnent creux d'avoir tant résonné durant des années, dans des empires effondrés tant de fois, dans des bouches tordues et des âmes aux desseins obscurs. Ce sont des mots usés, abusés, désabusés. Des mots de vauriens. Des mots bons pour Aladin. L'amour est fini. L'amour est mort. Ces trois mots n'apprennent plus rien qu'on ne saurait déjà. Je ne t'aime pas, parce que l'amour rend aveugle et que toi, tu m'as ouvert les yeux. Tu m'as appris le rire et l'oubli, la simplicité et la désinvolture, le calme et le bien-être. Je pourrais te le dire, comme les Autres racontent leur amour à tout-va, sans scrupule, ils aiment leur patrie, leur bien-aimée patrie, ils construisent des autels et des mausolées, brûlent des caricatures et flambent des trophées. Je n'ai que mon dévouement à t'offrir, et cet empire qui porte nos initiales gravées dans le marbre de nos palais.
Mais je te mentirais si j'écrivais que je n'ai pas voulu te dire ces mots-là parfois. Et alors ? Alors je n'ai rien dit. Je crois qu'on vaut mieux que ces mots galvaudés. Je préfère me battre pour toi dans le silence des croisades, partir en guerre contre le reste du monde pour trouver la paix avec toi. C'est cela que tu m'as appris : la vie, ce n'est pas des mots. Les mots, on ne les dit pas, on les vit. Surtout ces trois mots-là, déjà éteints d'avoir voulu être trop ardents. Alors prends tous ces autres mots, qui sont comme les trois syllabes silencieuses de cet amour qui ne dit pas son nom.
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Tu es mon espace vital car j'ai besoin de chaque parcelle de ta peau pour respirer. J'ai besoin de me nourrir de tes regards et de tes mots, de tes habitudes et de tes gestes. Ta peau est ma terre, que j'arrose de baisers pour ne pas la faner. Et pour que notre amour grandisse en paix, je fais la guerre aux ennemis jaloux de notre bonheur.
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Oui, je parle en ton nom, je sais ce qui est bon pour toi, je le sais mieux que toi, je le fais pour toi. J'agis en ton nom, pour ton bien, je défends tes intérêts face au reste du monde. Tu n'existes pas sans moi, je ne suis rien sans toi. Sans tout cela, notre amour n'existerait que dans les manuels d'école.
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J'ai les pleins-pouvoirs sur toi. Autocrate barbare, je me saigne chaque jour pour te nourrir d'amour. Je suis une barbare sanguinaire avec les Autres pour que tu vives mieux, chaque jour, à mes côtés. Tu crois que je ne suis bonne qu'à tuer mes rivales, avec mes yeux et mes mots, tu crains mes colères et ma force. Mais tu ne comprends pas que tu es ma seule faiblesse. Que si je te perds, je perds tout.
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Tu me reproches d'être autoritaire, une dictatrice sans c½ur. Tu ne comprends pas que c'est justement l'amour qui me guide. J'ai les pleins-pouvoirs sur toi, parce que je t'ai choisi. Tu es l'élu de mon c½ur. Démocratiquement élu, à l'unanimité, par toutes les cellules de mon être, tu es celui que je veux aimer.
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Il ne faut pas tout confondre. Tous les totalitarismes ne sont pas égaux. Et j'espère bien pour toi que tu ne me compares pas à ces idiots de Castro ou Pol Pot. Je le prendrais très mal. Je ne suis pas communiste, au contraire, je ne veux rien partager. On ne peut avoir confiance en personne. Tu ne dois jamais rien devoir aux autres, tu ne dois compter que sur toi-même.
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Pourtant, je le vois bien, entre toi et moi, coule une rivière d'ombres. C'est ta frontière à toi. Une frontière intérieure. Celle qui me fait face, quand tu me regardes, quand tu me tournes le dos. Je sens toujours la froideur de tes silences couler sur ma peau. Il faut s'y faire, peu à peu, il faut s'y fondre, peu à peu, on oublie la douleur des non-dits. On retient ses mots comme on retient son souffle, sans bruit, on assassine ses espoirs. On éteint les lumières qu'on a au fond des yeux. Et on va se retrouver dans le lit froid de la nuit.
J'essaie parfois d'affronter les ombres qui nous traversent de par en par. J'essaie de passer au-dessus, de te surpasser, mais je n'ai pas assez d'élan ni d'endurance. Je tombe dans l'oubli des mots qu'on n'a jamais dits. J'ai oublié le goût de la lumière. Je me noie dans des ombres qui ne sont pas à moi. Tu as raison, je suis un totalitarisme, même pour moi. Je m'enferme dans ce cercle que j'aime à caresser et qui nous étrangle peu à peu. Ce cercle aussi vicieux que moi.
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Oui, je veux savoir, j'ai soif de toi, tout le temps, autant que j'ai faim de ton corps et de tes mots intelligents, de tes paroles absentes. Il n'y a qu'elles pour me tenir compagnie dans le noir. J'ai soif de toi, et je ne peux boire qu'à la rivière noire de tes silences alors que j'ai un incendie au fond du ventre. Je me nourris d'absence et de doutes, de faux espoirs et d'illusions. Je t'écoute parfois dans la nuit, quand tu délires, somnambule parlant. Pour dire vrai, je reste éveillée pour t'écouter. Je sais que ces mots ne sont pas pour moi, lassée, je les laisse parfois traverser la frontière de nos draps, je n'ai plus la force de te retenir. Je ne sais pas pour qui sont ces mots que tu dis dans tes rêves, mais le reste du temps, je les prends pour moi. Je vole les mots des autres, et je m'en fous royalement. Je n'ai qu'eux pour lutter contre toi. Désormais, quand tu ne me fais pas face, tu te mets dos à moi. La nuit, tu dors alors à l'autre bout du lit, comme à l'autre bout du monde. Tu es devenu un étranger dans mon pays. On a donc entamé une guerre de positions, chacun dans ses retranchements. Tu m'attaques, je te réponds. Quelle drôle de guerre.
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Et il y a quelques jours, tu as fait un coup d'état. Je n'ai pas compris tout de suite ce qu'il se passait. J'ai été dépassée par les évènements. Je t'ai vu arriver avec tes gros sabots, pour tout détruire. Tu voulais une autre que moi, elle qui avait ce nom si doux : l'Indépendance. Je ne connaissais pas ce nouvel ennemi qui t'a volé à moi : nous nous sommes séparés. Mais j'aurais dû m'en douter, je te savais qui faisait le mur parfois, pour m'échapper. Tu écrivais à d'autres que moi, tu avais la tête ailleurs. Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
On t'a monté la tête, j'en suis persuadée, j'aurais dû mieux te surveiller. Tu t'es insurgé, fusil à l'épaule, tu m'as visée, et tu m'as eue, en plein c½ur, je suis tombée des nues. Tu as repris tes frontières, avec l'aide de tes amies, tu as planté ton drapeau blanc là où jadis trônait notre étendard. J'ai dû me replier, rester sur mes gardes puis enfin battre en retraite. Tu as formé des résistants, m'attaquant quand je ne m'y attendais pas. Tu as fomenté un attentat contre moi, explosant mon c½ur en mille petits bouts de chair. En bon kamikaze, tu as fait sauter mon empire en tuant notre histoire. Tu n'as même pas essuyé ta figure, j'ai vu, tu as ri quand tu m'as regardée me disloquer. De guerre lasse, tu es parti, me laissant gigoter sur mon ancienne terre, devenue champ de bataille. Un corps nu et déchiqueté, à peine bon pour les charognards. J'ai vu le soleil tournoyer au dessus de ma tête éclatée, j'ai vu flotter le drapeau de mon ennemie aux portes de ce qui fut mon ancien empire. Vos deux frontières se sont embrassées devant mes yeux encore ouverts. C'était trop dur de se battre contre toi. Tu sais, je ne voulais pas te faire de mal. J'ai abdiqué, et laissé mon propre c½ur me saborder.
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Tu m'as trahie.
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Je ne savais pas que le pire ennemi, c'est l'ennemi intérieur. Après réflexion, quand j'ai vu disparaître ma terre adorée, j'ai cru que l'ennemi intime, qui me rongeait de l'intérieur, c'était toi. Toi le seul coupable de mon malheur, parti sans gêne convoiter d'autres maitresses. Social-traite, où sont tes bonnes manières de charité et de justice ? Aurais-je encore droit à ma part de bonheur ? Quand on a fait le procès de notre histoire, j'ai cru que c'était de ta faute. Quand je t'ai vu dans les bras de ma pire ennemie, cette perfide Albion, cette cruelle dulcinée dorée par le soleil, j'ai compris que mon ennemi intime, c'était moi.
Je t'ai perdu en voulant trop te garder.
Je t'ai étouffé en voulant te serrer trop fort dans mes bras.
Je t'ai tué en ne vivant que pour toi.
De mon empire déchu, je contemple ces montagnes de muscles, ces vallons fleuris, la chute de tes reins et le fleuve de ta peau : tout cela n'a jamais été à moi. Tu n'as fait que me prêter tout ce bonheur. Tu es parti, et tu as tout repris. Je voulais être quelqu'un pour toi, mais je n'étais personne, personne d'autre qu'un dictateur en mini-jupe et haut talon. Qui se croyait grande et se voulait forte, d'avoir sous ses doigts le plus bel empire du monde. Tu ne m'appartenais pas, je n'avais aucun droit sur toi, sinon celui de te rendre heureux. J'ai pensé à mon amour avant ton bonheur. Voilà mon unique péché. Par trop d'amour, j'ai fait tant d'erreurs. Par peur de te voir partir, j'ai couru à notre perte. Parce que je voulais faire vivre ce couple que nous formions, c'est toi que j'ai perdu.
Et je n'existe même plus, car sans empire, un empereur n'est rien.
Sans Allemagne nazie, Hitler n'était plus rien qu'un pauvre type avec un pistolet sur la tempe.
Sans toi, je ne suis rien de moins qu'un simple grain de poussière qui retourne à la terre.