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*Putain d'amour*



Anna sort de chez elle. Elle n'a rien pris : ni sac, ni téléphone, ni porte-monnaie. Dans sa main, elle tient juste une pièce d'un euro qu'elle glisse dans la poche de sa robe. Elle met la clé dans la serrure et la tourne doucement. Les porte-clés et autres bibelots claquent contre la porte dans un bruit sec qui résonne dans le couloir. Un bruit qu'on entend souvent dans l'immeuble. Un bruit qui rassure, qui dit que chacun rentre enfin chez soi après une journée de travail. Un bruit quotidien qui dit que la journée commence, que la vie s'éveille quelque part. Ce bruit de clé rassure Anna. Entre ses mains, elle détient la clé de quelque chose, même si ça n'est que celle d'une vulgaire porte.

La jeune fille prend l'ascenseur, croise le monsieur du 5ème étage qui la salue. Il la regarde à peine puis une fois au rez-de-chaussée, il sort en vitesse, la bousculant presque. Anna ne dit rien, elle ne réagit pas, jamais. Elle pousse la lourde porte de son immeuble et s'arrête sur le pallier. Le soleil est caché par un épais brouillard, il va sûrement pleuvoir d'ici quelques minutes. Elle marche dans la rue encombrée de gens, de poussettes, de sacs de voyage, une rue pleine de vie.

Les nuages commencent à verser quelques gouttes, puis le temps s'emporte. Anna sourit au temps qui pleure. Elle aime marcher doucement sous la pluie, cette pluie qui fait courir les gens. On dirait qu'ils ont peur de fondre sous la pluie. Anna n'a pas peur. Elle profite des gouttes qui glissent sur ses joues. Elle avait presque oublié la douceur des caresses. La jeune fille lève doucement la tête, ouvre un peu la bouche et boit l'eau du ciel. Les gens la regardent comme si elle était débile, une attardée se dit-on sûrement. Elle s'en moque. Elle essuie son visage, ses cheveux mouillés collent à son front chaud. Elle a un peu de fièvre. Une odeur de pain la tire un peu de sa torpeur. Ca lui rappelle l'odeur de son enfance quand sa grand-mère faisait du pain dans sa cuisine d'été. Il était bon le pain de grand-mère se souvient-elle. Mais ce souvenir s'estompe vite. La joie du souvenir laisse place à la douleur de la faim. Anna a toujours ce vide au fond d'elle, ce creux qui appelle sans cesse à être comblé. C'est pour ça qu'elle mange tant. Elle veut combler le vide de son ventre, qui gronde comme mille tonnerres quand il n'est pas rassasié. Elle a sans cesse faim et soif. Le ventre immense de son corps n'est jamais satisfait. Son ventre n'est qu'un abime béant, un puits sans fond qu'Anna nourrit alors de douleurs. Quand elle se fait mal, quand elle frappe son ventre affamé, elle a un peu moins faim. Alors elle feint d'avoir mal, pour ne plus avoir faim.

La pluie s'est calmée mais une goutte continue de couler sur la joue d'Anna. Elle pleure. Les gens marchent plus lentement. Téléphone à la main, un jeune homme attend devant une porte d'immeuble. Anna sort sa pièce d'un euro. Elle s'approche de l'homme pour lui parler.




*******




Il y a cette fille étrange dans la rue. Elle déambule, avale des gouttes de pluie et sourit toute seule. Elle est belle, ses cheveux défaits, son air hagard et ses yeux mouillées. C'est l'été, et avec la pluie, sa robe colle d'un peu plus près à son corps de jeune fille. Sait-elle qu'elle est si jolie par ce temps de pluie ? J'aimerai bien voir la couleur de ses yeux. Elle s'approche d'un jeune homme sur le parvis de l'immeuble.

Moi, qui je suis ? Un simple buveur de café assis à la terrasse d'un bar, qui jouxte l'immeuble où le beau gosse pavane, téléphone en main. Elle hésite à lui parler. Plantée devant lui, elle a les yeux grands ouverts et voudrait que sa bouche en fasse autant. Qu'attend-elle ? Elle met la main à sa poche. Que cherche-t-elle ? Elle sort une pièce d'un euro qu'elle tend au jeune homme. « Que veux-tu ? » lui lance sèchement l'élégant jeune homme. « Dîtes-moi que vous m'aimez ». Interdit, le jeune homme la repousse, en lui criant qu'elle devrait se faire soigner. Au fond, a-t-il tort ? La pauvre petite a l'air perdue, elle erre et adresse désespérément la même requête à tous les hommes qui passent dans la rue. «Aimez-moi» leur dit-elle, «je vous donne un euro». On lui rit au nez.

Un homme d'âge mûr s'arrête, la prend par le bras et lui dit avec ferveur : « tu crois que c'est ça le prix de l'amour ? ». Elle répond que l'amour n'a pas de prix mais qu'elle n'a rien à donner. Rien à offrir. Impitoyable, l'homme lâche le bras meurtri de la jeune fille. Il l'achève en lui lançant cette cruelle sentence : « Tu n'as rien non plus à vendre, demande-toi pourquoi ». Il la quitte sans même la regarder. Fébrile, la jeune fille s'affaisse doucement sur le trottoir, ses bras cherchent à s'accrocher à quelque chose, à quelqu'un. Il n'y a rien ni personne pour l'aider. C'est à peine si les gens l'évitent. Dans leur course, certains lui donnent des coups de pied, sans se retourner ni s'excuser.

Pourquoi a-t-elle besoin de payer quelqu'un pour qu'il l'aime ? Qu'est-ce qui l'a conduit sur le trottoir à mendier de l'amour ? Elle a raison, un jour on vendra l'amour comme on vend du sexe, sur un trottoir, entre deux portes d'immeuble. On vendra de l'amour parce que les gens ne sauront plus en donner. Il suffirait pourtant de regarder, de baisser la garde, d'ouvrir les yeux. Je me lève enfin, à la vue insupportable de cet être si fragile piétiné par la vie, par les gens, par la bêtise. Elle me regarde avec les yeux tendres des enfants meurtris, ces êtres malheureux mais innocents. Elle s'appelle Anna. En essuyant ses grands yeux de ses petites mains, elle s'excuse mille fois, me remercie presque autant. Je la relève doucement, son genou est blessé. Je veux l'aider. En me jurant que tout va bien, elle laisse tomber sa pièce d'un euro puis s'éloigne silencieusement. Elle s'arrête, lève la tête puis revient sur ses pas. Et elle me regarde. Sa tête s'avance vers la mienne, je sens son souffle dans mon cou, ses cheveux longs qui effleurent mon épaule. Son front se pose à peine sur ma joue, mal rasée. Je sens ses cils qui papillonnent. Et elle me dit doucement, d'une voix aussi frêle que son corps de jeune fille : « Quelle putain de vie ». Elle est déjà partie.







*Et si c'était ça la vie, faire semblant de vivre ?
Feindre de sourire, embrasser sans fin une bouche inconnue,
Danser jusqu'à ce que mes pieds n'en peuvent plus de bouger.
Tu m'as dit de vivre et j'ai vécu.
Mais tu ne m'as pas demandé d'aimer vivre.
Au fonds, que sais-tu de la vie ?
Toi l'éternel rêveur, toi l'arnaqueur, toi l'illusionniste,
Toi qui se joues des autres,
Qui joues des mots,
Toi qui ne respires que s'il ment.*
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# Posté le lundi 31 mars 2008 19:34

Modifié le jeudi 03 juillet 2008 05:19

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