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*Le froid de l'ivresse*




Qu'est-ce que je pourrais bien faire ? A part écrire, tu voudrais que je fasse quoi, dans mon état ? Je pourrais ne rien faire. En même temps, est-ce qu'écrire c'est vraiment faire quelque chose ? A cet instant précis, non, je ne pourrais rien faire d'autre. Mon état l'en empêche. Je devrais parler, ça serait plus simple pour tout le monde. Mais je crains que les mots que forme ma bouche ne soient guère intelligibles, ni même audibles. Mon corps marche au ralenti, ma bouche trébuche à chaque mot. Les mots qui sortent de ma bouche forment une sorte de bouillie, incompréhensible et inintéressante. Et si je parlais, là, allongée sur mon lit défait, qui m'entendrait ? Je suis toute seule, et je le sais. Je me parle à moi-même. Et moi, je suis quelqu'un. Donc je ne parle pas seule. Oui je divague, je suis à la dérive. Je pars sur un bateau en liège qui flotte dans une chambre noire. Sur mon lit, les cadavres de bouteille sont un radeau sur lequel je m'échoue peu à peu. C'est bien confortable l'ivresse, jusqu'à ce qu'elle s'arrête. C'est un plaisir suspendu, entre le dégoût des premières gorgées et la gueule de bois de lendemains avortés.
J'aurais voulu voir quelqu'un ce soir. Mais je suis partie de cette soirée sans même dire au revoir à quelqu'un. A qui donc ? Je ne connaissais presque personne. Je suis partie comme une voleuse, emmenant avec moi quelques grammes d'alcool picorés au comptoir du bar. On me devait bien ça tout de même. A cette soirée, j'ai donné la plus belle prestation de ma vie. Des sourires niais, des discours insensés, des rires bien trop sonores pour être sincères, quelques larmes pressées mais retenues à temps pour ne pas être découvertes. Je suis venue parler à un bel inconnu, il m'a à peine regardée. Je suis tombée dans l'escalier, on m'a vue, puis personne ne m'a aidée. Je crois que j'ai eu mal, mais je ne ressentais rien, ni honte, ni douleur, rien.
Et puis à un moment, mon corps et mon c½ur ont cessé d'être hermétiques. L'ivresse des premières larmes d'alcool a laissé place au mal-être, aux souvenirs. Ces pensées que je cache d'habitude dans la sobriété de ma vie. L'alcool est un révélateur de l'âme, c'est certain. La plupart des gens boit pour oublier. Dans mon cas, c'est l'inverse : je reste sobre pour oublier, pour ne pas penser. Quand je bois, je ne contrôle plus mes pensées. Quand je bois, je marche au milieu de la route, je suis sans fin les bandes blanches plaquées au sol. On me crie de revenir, mais je n'entends rien. Je suis ailleurs, sur la route, avec toi. On joue entre les voitures, elles nous passent près du corps mais tant qu'on n'est pas morts, on les frôlera. On sentira le vent de la vie caresser nos visages. Ensemble on se risque à vivre, sans limite. Voilà, quand je bois, je valse comme un fantôme entre les phares des voitures. Je cherche ta main dans ma course effrénée, mais je ne la trouve jamais. Tu n'es pas là.
Quand je m'ennuie de t'attendre en vain sur une route imaginaire, je continue de boire. J'embrasse à pleine bouche des bouteilles que je sais pleines d'ivresse. J'embrasse les verres de bière comme si c'était quelqu'un. Ma bouche embrasse les goulots des bouteilles de vin aussi bien que si cette bouche était la tienne. Parfois, ma bouche infidèle caresse une bouteille de bière. Pour changer un peu. Et je me laisse porter au gré des flots de cet alcool nocif mais libérateur. C'est bon de penser à ces souvenirs interdits. Il est interdit de se souvenir de ce qui nous tue. C'est un instinct de survie je suppose.
Et puis j'ai essayé de rentrer à la maison. J'ai erré à travers les rues pour trouver un arrêt de tram. Je suis montée dans le tram B. Je me suis jetée sur un siège, ma tête est tombée contre la vitre, comme morte. J'ai fermé les yeux. Le tram m'a bercée pendant que je pensais à ce qui circulait dans ma tête. Toutes mes pensées prenaient des sens interdits. Dans les allers et venus de ma mémoire, j'ai vu des tas de choses, des choses qu'on ne peut nommer de peur qu'elles se réveillent pour de vrai. Et puis j'ai trouvé la porte de chez moi. Je suis rentrée à bon port, même si c'est en tanguant. Mais nous voilà à quai, chère bouteille. C'est à toi que je parle maintenant. Attention, je te pose sur la table, repose-toi, prends des forces car je n'en ai pas fini avec toi. Laisse-moi le temps de passer autre chose, de me débarbouiller un peu. Je file dans la salle de bain, je me cogne un peu partout, quelque chose tombe. J'ignore ce que c'est, je ne vois rien, la lumière est éteinte. Je me penche sur le lavabo. Quelqu'un m'aide à passer de l'eau sur mon visage, je bois quelques gorgées salutaires. Je sens des mains rugueuses, fortes mais toujours attentionnées. Il m'essuie le visage puis m'aide à enlever mes habits. Il lève mes bras et laisse tomber ma nuisette sur mon corps éteint. Ses mains s'arrêtent sur mes hanches, comme pour me soutenir encore un peu. Ce sont mes mains. J'ai rêvé, encore une fois.
Avant de m'effondrer, j'atteins mon lit dans lequel je tombe sans retenue, comme une masse inanimée. J'ai froid. Cette fois, il n'y a personne pour remettre la couverture sur moi, pas même dans mes rêves.
J'ai eu froid toute la nuit.



*So I guess that I'm going
I guess that I am walking
Where?
I don't know
Just away from this love affair*
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# Posté le dimanche 06 avril 2008 17:23

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