Je suis fière de moi aujourd'hui. Je voulais te l'écrire mais je sais que mes lettres sont vaines. Si seulement j'étais sûre que tu les lises, je t'écrirai sans attendre. Quand il m'arrive parfois de t'envoyer quelques mots, je ne laisse jamais mon adresse au dos de l'enveloppe. Au moins je sais pourquoi tu ne me réponds pas. Je préfère cela plutôt que d'attendre en vain une réponse de toi. J'aurais pourtant apprécié d'entamer une correspondance avec toi. Je me disais que c'est ce qui allait se passer lorsque nous nous sommes quittés à la fin du lycée. On se voyait tous les jours, on se parlait des heures assis sur ce banc débile où je retourne parfois. Je m'assois toute seule, et j'attends. J'attends d'avoir trop froid, trop faim ou trop soif pour rester encore. Je n'attends rien d'autre. Je sais que l'envie de te voir ne s'en va jamais. Ce n'est pas elle qui me chassera des lieux qui me rappellent à toi. Même si l'on se retrouvait quotidiennement, on se téléphonait presque tous les soirs, on s'écrivait des messages par internet. Je t'écrivais des messages enflammés, tu répondais par des lettres audacieuses. Il y avait dans chacune de nos correspondances – papier, virtuelle ou secrète – des instants de pure tendresse, des mots plein de sincérité. Tu m'écrivais ce que tu n'as même jamais osé penser seul. Je t'aidais à écrire tout bas ce que tu pensais tout haut. Ce qui cognait fort dans ta tête, tu le partageais avec moi. Je savais tes angoisses et tes doutes, je devinais tes espoirs. Tu déclinais mes questions mais je trouvais sans cesse la réponse dans tes yeux noirs, dans les courbes de tes mots, dans les virages de tes voyelles et tes consonnes. Sais-tu pourquoi ? Sais-tu pourquoi tu ne pouvais rien me cacher ? Simplement parce que j'étais toi, j'étais comme toi. Je ne sais pas la différence. En existe-t-il vraiment une ? Nous ne formions qu'un. Mes mots étaient le prolongement de ta pensée. J'ouvrais en toi un monde que tu ne connaissais pas. Nous entrions tous les deux dans cette partie de ton être inexplorée. Nous marchions ensemble sur une terre vierge. L'empreinte de nos pas s'imprimait comme si nous marchions sur un linceul de neige, sur un parterre de flocons alanguis. Seuls les découvreurs de merveille, seuls les explorateurs des mers savent ce que nous avons ressenti, ensemble, au moment précis où nous entrions dans ce nouveau monde. J'étais alors la découvreuse de ton âme. Je l'ai découverte puis je l'ai couverte. Je te couvrais de mots, de cadeaux. Je t'ai offert un présent, mon ami. Un présent que tu refusais des bouts des doigts et du bout des lèvres. Ton corps me refusait mais ton âme luttait pour s'abandonner à moi. Mais j'ai appris trop tard que les remparts de la Raison sont insurmontables.
Je suis dans le train. Assise seule, j'ai mes écouteurs sur les oreilles. Le bruit de la vie autour de moi n'est qu'un murmure lointain. Le train commence à s'ébranler. Je lève les yeux alors que la voix du contrôleur annonce notre départ. Et je vois un de tes amis qui s'installe à deux sièges de moi. Quelque chose cogne dans ma poitrine. Non, ce n'est pas mon c½ur. Il est mort il y a longtemps. Mais ça, tu le sais déjà. C'est peut-être ma mémoire qui s'est senti agressée par ce visage connu. Dehors, les voitures défilent à nos côtés. Nous quittons doucement la ville qui commence à s'endormir. Il va neiger cette nuit. Les nuages sont lourds et gris. L'air est sec, la lumière éblouissante. Il va neiger, et au moment même où je me dis ça, je sens une douleur dans ma poitrine. La neige, c'est ton pays. Quand je vois la neige qui tombe, je pense à toi. Inconsciemment, les flocons qui tombent me ramènent sans cesse à toi. Je sais que c'est bête, mais je me dis que c'est un peu tes lettres à toi. Je me dis qu'un jour tu as prié quelque dieu pour envoyer sur terre un peu de neige, un peu de pureté. Tu as prié quelqu'un de penser à moi pour tous ces moments où tu ne sais pas le faire. Je me dis ça pour éviter de sombrer. Ca n'est pas contre toi. C'est pour moi.
Le train a pris de la vitesse, nous avons quitté et la plaine et rejoint le c½ur des montagnes. Et voilà qu'il neige. Mais on ne voit rien à travers la vitre, un peu sale, un peu vieillie. La nuit est tombée alors la vitre ne reflète que l'intérieur du train. Ce que j'écris n'échappe donc pas à mon voisin. Tant pis, je t'écris quand même. Il fait noir dehors. Non, je te mens. Il fait tout bleu, un bleu nuit que vient crever la lune blanche. Les plaines enneigées sont bleues foncé. C'est beau, et triste.
Dehors il neige, et dedans la vie continue. Les gens travaillent, lisent, rigolent, téléphonent, ils mangent, dorment, vont au toilette. La vie continue, partout, autour de moi.
Je t'ai dit que j'ai mes écouteurs sur les oreilles. J'écoute des morceaux de piano, trouvé au hasard quand je flânais – une fois de plus – à la Fnac. Parmi les morceaux, il ya celui du film Paris. Comment ne pas l'écouter ? Je dirai même plus : comment ne pas l'écouter sans penser à toi. Toi, le haut-alpin exilé dans Paris, la dangereuse, Paris la lointaine, Paris la rêveuse. Tu as quitté la capitale douce pour la grande, la vraie, la belle capitale. Tu cherchais toujours mieux de toute façon. Tu serais parti un jour ou l'autre. Tant mieux que tu sois parti si tôt.
Les morceaux s'enchaînent, se confondent presque. Eric Satie vient me jouer sa musique. Elle retentit et contraste parfaitement avec ce ballet incessant de la vie qui se joue autour de moi. Les gens me fascinent tout autant qu'ils me dégoûtent. Avec leur envie de vie, leur volonté d'être dans le monde. Quand ils font ces gestes de vie, quand ils disent ces mots idiots, ces mots de la vie quotidienne, quand on parle des devoirs, du dîner, des courses, ces mots futiles pour une vie banale. Tout cela m'effraie.
Il neige maintenant à gros flocons. On croirait à une tempête de neige. Et pourtant, tout semble si calme, les arbres sont immobiles, le vent est tombé. On dirait que le seul signe de vie c'est cette neige qui s'étale sur la plaine. Je regarde dehors. Mais quelque chose gêne mon ½il. Il commence à me gratter. Je porte ma main sur l'½il blessé. C'est étrange, je touche ma peau et regarde mon doigt. Il est mouillé. Je suis en train de pleurer. Voilà que je pleure sans m'en rendre compte. C'est automatique, chaque fois qu'il neige, je me mets à pleurer. Je me dis parfois que c'est ma peine qui se glace quand il vient à neiger. Que la neige qui tombe est le ramassis de mes vieilles larmes, de ma peine qui s'est figée. Ce sont mes souvenirs qui neigent à chaque hiver. Parfois la neige inaugure le printemps, comme en ce 21 mars. Je trouve que c'est un mauvais signe qu'il neige ce jour-là. Un jour où la vie est censée reprendre. Pour moi, la neige ça n'est pas la vie. C'est le froid qui rentre dans les os, qui mouille le visage et qui recouvre la vie, qui la cache sans la soigner. La neige fige la vie, elle arrête le temps sans rien guérir. La neige c'est un avis de dépression.
Je ne t'ai toujours pas dit de quoi j'étais fière. Tu vois, je n'arrive toujours pas à écrire comme tu le voulais. Je ne suis pas une écrivaine. Pas encore penserais-tu, mais tu ne le penseras pas parce que tu ne liras pas ce que j'écris.
J'écris en aveugle. Je regarde dehors les feux des voitures qui s'éloignent, se rapprochent et s'éloignent encore, jusqu'à disparaître. Tu brilles comme ces feux de voiture. Tu viens par vague t'échouer dans ma mémoire. Et je te traîne des jours comme un boulet à mes pieds. Je fais tout plus lentement, je mange peu, je dors mal et je rêve beaucoup. La tête collée à la vitre du tram, je n'existe pas. Je pleure parfois, sans que jamais personne n'y fasse attention. Peut-être que je me trompe et que quelqu'un me voit. En tout cas, personne ne s'inquiète. Pourquoi le ferait-on? Je suis une inconnue dans un tram perdu entre l'hôtel de Ville et la Place Victor Hugo.
Voilà, je suis fière de moi parce que je suis prise en stage pour le festival de courts-métrages. Pourquoi suis-je si fière ? Pourquoi suis-je si contente de moi ? Simplement parce que dans deux mois, quand je serai en stage, je vivrais un temps dans ton univers à toi : le cinéma. Alors peut-être que je te comprendrai à nouveau. Peut-être que je saurai enfin ce que tu vis loin de moi. Toi qui ne me parles plus de toi, toi qui ne me parles plus tout court depuis bientôt quatre ans.
Nous sommes arrêtés en gare. J'ai collé ma tête à la vitre froide. Je l'incline un peu. C'est comme si je voyais tomber les flocons sur mon visage. Ils tournent au dessus de moi, et la vitre entre nous n'enlève rien à cette image. Je décide alors de t'écrire un texto. J'ai des espoirs pleins le c½ur. Je me dis que tu vas me répondre. Je sais que tu me répondras. Alors je t'écris qu'il neige, que j'ai croisé un de tes amis dans le train pour rentrer sur Gap. Pas de fioriture, pas de grands mots. Juste des mots simples qui te disent que je pense à toi. Tant pis si ce n'est pas réciproque. Je n'ai jamais eu besoin de ça pour t'aimer. Le texto écrit, je range sagement mon téléphone dans la poche. En mode vibreur, pour être sûre de ne pas rater ta réponse. Si tu réponds. On retrouve vite nos quinze ans, et nos espoirs d'ado. J'avais oublié la sensation que ça fait, d'espérer. Je retrouve ma position contre la vitre. Nous ne sommes pas encore partis de la gare. La neige tourbillonne toujours au dessus de ma tête. Quelqu'un marche dans l'allée, qui s'arrête par moment pour scruter les visages de chaque passager. Je lève les yeux, intrigué par cet étranger curieux. C'est toi. Tu as ton téléphone à la main. Tu viens de recevoir mon texto et tu me cherches. Je fais semblant de dormir, et me recroqueville contre la vitre. Mon écharpe enroulée autour de mon cou cache un peu ma bouche. La tête baissée, je laisse tomber mes cheveux sur mon visage. Je ne veux pas que tu me vois. Je ne veux pas te voir. Je ferme mes yeux, le plus longtemps possible, j'essaie de m'endormir vraiment. Mais ça ne prend pas, j'ai le c½ur qui fait trop de bruit. Pourquoi se réveille-t-il seulement lorsque tu es là ? Après une quinzaine de minutes, je me décide enfin à rouvrir les yeux. C'est quitte ou double. Soit tu es parti et je suis soulagée. Soit tu es là et je suis perdue. Mais avant que j'aie eu le temps d'ouvrir mes yeux, mon téléphone vibre. Je suis face à un dilemme. Que dois-je faire ? Et si c'était toi qui me répondais ? Si tu étais en fait devant moi et que tu attendais que je me réveille ? Si je ne décroche pas, croirais-tu que je dors vraiment ? Je me lance enfin, j'ouvre les yeux et je prends mon téléphone. C'est ton numéro. Je lève lentement les yeux, j'ai les cheveux en bataille et ma frange tombe en désordre sur mon front et mes yeux. A travers mes cheveux, je te vois. Tu es bien là. Et tu m'attends, le sourire en coin. Toujours le même. Toujours les mêmes yeux rieurs. Ca fait quatre ans que je ne t'ai pas vu. Et tu m'apparais enfin.
Si seulement tout cela était vrai... Si seulement j'avais vraiment envoyé ce texto... Si seulement tu étais vraiment dans ce train. Mais tu sais comme moi que tu n'y es pas, dans ce train. Ne me le dis pas.
Je ne te chercherai pas dans les allées du train, je veux garder intact l'espoir de te trouver au détour d'un siège, par hasard. Je préfère croire que tu es peut-être là, tout près de moi, plutôt que d'être sûre que tu n'es pas là. Je préfère encore fermer les yeux, écouter la musique, et dormir. Dormir pour rêver à toi, rêver avec toi à mes côtés dans ce train fantôme, rêver de toi pour oublier que chaque jour je vis sans toi.