*Putain d'amour*



Anna sort de chez elle. Elle n'a rien pris : ni sac, ni téléphone, ni porte-monnaie. Dans sa main, elle tient juste une pièce d'un euro qu'elle glisse dans la poche de sa robe. Elle met la clé dans la serrure et la tourne doucement. Les porte-clés et autres bibelots claquent contre la porte dans un bruit sec qui résonne dans le couloir. Un bruit qu'on entend souvent dans l'immeuble. Un bruit qui rassure, qui dit que chacun rentre enfin chez soi après une journée de travail. Un bruit quotidien qui dit que la journée commence, que la vie s'éveille quelque part. Ce bruit de clé rassure Anna. Entre ses mains, elle détient la clé de quelque chose, même si ça n'est que celle d'une vulgaire porte.

La jeune fille prend l'ascenseur, croise le monsieur du 5ème étage qui la salue. Il la regarde à peine puis une fois au rez-de-chaussée, il sort en vitesse, la bousculant presque. Anna ne dit rien, elle ne réagit pas, jamais. Elle pousse la lourde porte de son immeuble et s'arrête sur le pallier. Le soleil est caché par un épais brouillard, il va sûrement pleuvoir d'ici quelques minutes. Elle marche dans la rue encombrée de gens, de poussettes, de sacs de voyage, une rue pleine de vie.

Les nuages commencent à verser quelques gouttes, puis le temps s'emporte. Anna sourit au temps qui pleure. Elle aime marcher doucement sous la pluie, cette pluie qui fait courir les gens. On dirait qu'ils ont peur de fondre sous la pluie. Anna n'a pas peur. Elle profite des gouttes qui glissent sur ses joues. Elle avait presque oublié la douceur des caresses. La jeune fille lève doucement la tête, ouvre un peu la bouche et boit l'eau du ciel. Les gens la regardent comme si elle était débile, une attardée se dit-on sûrement. Elle s'en moque. Elle essuie son visage, ses cheveux mouillés collent à son front chaud. Elle a un peu de fièvre. Une odeur de pain la tire un peu de sa torpeur. Ca lui rappelle l'odeur de son enfance quand sa grand-mère faisait du pain dans sa cuisine d'été. Il était bon le pain de grand-mère se souvient-elle. Mais ce souvenir s'estompe vite. La joie du souvenir laisse place à la douleur de la faim. Anna a toujours ce vide au fond d'elle, ce creux qui appelle sans cesse à être comblé. C'est pour ça qu'elle mange tant. Elle veut combler le vide de son ventre, qui gronde comme mille tonnerres quand il n'est pas rassasié. Elle a sans cesse faim et soif. Le ventre immense de son corps n'est jamais satisfait. Son ventre n'est qu'un abime béant, un puits sans fond qu'Anna nourrit alors de douleurs. Quand elle se fait mal, quand elle frappe son ventre affamé, elle a un peu moins faim. Alors elle feint d'avoir mal, pour ne plus avoir faim.

La pluie s'est calmée mais une goutte continue de couler sur la joue d'Anna. Elle pleure. Les gens marchent plus lentement. Téléphone à la main, un jeune homme attend devant une porte d'immeuble. Anna sort sa pièce d'un euro. Elle s'approche de l'homme pour lui parler.




*******




Il y a cette fille étrange dans la rue. Elle déambule, avale des gouttes de pluie et sourit toute seule. Elle est belle, ses cheveux défaits, son air hagard et ses yeux mouillées. C'est l'été, et avec la pluie, sa robe colle d'un peu plus près à son corps de jeune fille. Sait-elle qu'elle est si jolie par ce temps de pluie ? J'aimerai bien voir la couleur de ses yeux. Elle s'approche d'un jeune homme sur le parvis de l'immeuble.

Moi, qui je suis ? Un simple buveur de café assis à la terrasse d'un bar, qui jouxte l'immeuble où le beau gosse pavane, téléphone en main. Elle hésite à lui parler. Plantée devant lui, elle a les yeux grands ouverts et voudrait que sa bouche en fasse autant. Qu'attend-elle ? Elle met la main à sa poche. Que cherche-t-elle ? Elle sort une pièce d'un euro qu'elle tend au jeune homme. « Que veux-tu ? » lui lance sèchement l'élégant jeune homme. « Dîtes-moi que vous m'aimez ». Interdit, le jeune homme la repousse, en lui criant qu'elle devrait se faire soigner. Au fond, a-t-il tort ? La pauvre petite a l'air perdue, elle erre et adresse désespérément la même requête à tous les hommes qui passent dans la rue. «Aimez-moi» leur dit-elle, «je vous donne un euro». On lui rit au nez.

Un homme d'âge mûr s'arrête, la prend par le bras et lui dit avec ferveur : « tu crois que c'est ça le prix de l'amour ? ». Elle répond que l'amour n'a pas de prix mais qu'elle n'a rien à donner. Rien à offrir. Impitoyable, l'homme lâche le bras meurtri de la jeune fille. Il l'achève en lui lançant cette cruelle sentence : « Tu n'as rien non plus à vendre, demande-toi pourquoi ». Il la quitte sans même la regarder. Fébrile, la jeune fille s'affaisse doucement sur le trottoir, ses bras cherchent à s'accrocher à quelque chose, à quelqu'un. Il n'y a rien ni personne pour l'aider. C'est à peine si les gens l'évitent. Dans leur course, certains lui donnent des coups de pied, sans se retourner ni s'excuser.

Pourquoi a-t-elle besoin de payer quelqu'un pour qu'il l'aime ? Qu'est-ce qui l'a conduit sur le trottoir à mendier de l'amour ? Elle a raison, un jour on vendra l'amour comme on vend du sexe, sur un trottoir, entre deux portes d'immeuble. On vendra de l'amour parce que les gens ne sauront plus en donner. Il suffirait pourtant de regarder, de baisser la garde, d'ouvrir les yeux. Je me lève enfin, à la vue insupportable de cet être si fragile piétiné par la vie, par les gens, par la bêtise. Elle me regarde avec les yeux tendres des enfants meurtris, ces êtres malheureux mais innocents. Elle s'appelle Anna. En essuyant ses grands yeux de ses petites mains, elle s'excuse mille fois, me remercie presque autant. Je la relève doucement, son genou est blessé. Je veux l'aider. En me jurant que tout va bien, elle laisse tomber sa pièce d'un euro puis s'éloigne silencieusement. Elle s'arrête, lève la tête puis revient sur ses pas. Et elle me regarde. Sa tête s'avance vers la mienne, je sens son souffle dans mon cou, ses cheveux longs qui effleurent mon épaule. Son front se pose à peine sur ma joue, mal rasée. Je sens ses cils qui papillonnent. Et elle me dit doucement, d'une voix aussi frêle que son corps de jeune fille : « Quelle putain de vie ». Elle est déjà partie.







*Et si c'était ça la vie, faire semblant de vivre ?
Feindre de sourire, embrasser sans fin une bouche inconnue,
Danser jusqu'à ce que mes pieds n'en peuvent plus de bouger.
Tu m'as dit de vivre et j'ai vécu.
Mais tu ne m'as pas demandé d'aimer vivre.
Au fonds, que sais-tu de la vie ?
Toi l'éternel rêveur, toi l'arnaqueur, toi l'illusionniste,
Toi qui se joues des autres,
Qui joues des mots,
Toi qui ne respires que s'il ment.*
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# Posté le lundi 31 mars 2008 19:34

Modifié le jeudi 03 juillet 2008 05:19

*Laisse-moi*


Je suis rentré, c'est moi ! Il y a quelqu'un ? Tout est éteint. Ton odeur traîne encore dans le couloir. Tu es sortie il y a peu. Ce doit être pour ça. Ton odeur est un fantôme bien encombrant. Mais d'ici quelques heures, elle se sera évaporée. J'aurais posé mon empreinte sur mon appartement. Je t'aurais chassée en quelques gestes. Le vent de la vie t'aura emportée.
En partant tu as fait tomber un de mes manteaux, comme toujours. Tu fais souvent des gaffes, tu laisses tout traîner, tu casses des vases, tu te coupes avec, tu fais tout tomber, de ton déo dans la salle de bain aux verres dans l'évier. Ton empressement à tout faire, ta volonté de faire tout en même temps te causent parfois des problèmes. Mais c'est toi, alors je te pardonne tout. En ramassant la veste tombée, je pense à toi et je souris.
Tout est intact dans l'appartement. Tu n'as rien repris. Pour l'instant bien sûr. Tu vas revenir et tu vas dévaster l'appartement. Tu reprendras tes magazines, tu me demanderas si je veux les garder, on ne sait jamais. C'est vrai que j'aimais bien être là avec toi quand tu lisais tes magazines débiles. Mais ce n'était pas pour tes magazines, c'était pour être là, à tes côtés. Je voulais te voir rire devant les photos de stars nues, prises en flagrant délit de cellulite sur une plage quelconque. J'aimais ton regard concentré sur les romans-photos et les nouvelles à la fin de ton magazine. Je te savais émue et prise dans le flot des mots. Parfois je sentais que tu allais pleurer. Je te taquinais, tu me frappais à l'épaule. Puis tu prenais doucement ta main vengeresse entre tes doigts : tu t'étais fait mal en me frappant. On riait alors ensemble. J'aimais écouter ton rire résonner dans mon appartement. Nous étions bien tous les deux, ces soirs à ne rien faire à part s'aimer doucement dans le bruit de la vie. J'aimais ces soirées qui mettaient du temps à passer. On vivait doucement, comme un couple bien rodé. Tu savais mes habitudes, je connaissais les tiennes. C'est peut-être ça qui t'a effrayée. Au fond, je ne sais pas pourquoi tu es partie.
Tout est là. Tes yaourts préférés, ton mascara, tes collants perdus dans la salle de bain, ta nuisette, ton plante verte, ta pilule, tes Pepito, tes Dragibus, tes livres de chevet. Et puis il y a nos photos. Comme une radiographie de notre histoire. Elles défilent sur les murs, et dans ma tête. A chaque pas que je fais, tout me ramène à toi. Le lit, ce vaste monde où nous avons tant partagé. Le lit où je te bordais quand tu étais fatiguée. Ce lit où je te portais quand on s'embrassait. Ce lit où tu me sautais dessus quand je jouais à la console. Ce lit d'où tu sortais doucement les matins où tu commençais plus tôt que moi. Tu faisais sonner ton réveil avant ton heure, et une fois levée tu me regardais dormir. Je le savais, mais je faisais comme si je dormais. Ton regard sur moi était la meilleure des couvertures. Tes yeux que je devinais sur moi me donnaient des frissons. Je frissonnais de plaisir, juste de te savoir arrêtant le temps pour moi. Ce lit où nos corps se sont embrasés, où j'ai tant aimé t'embrasser mille fois. Sais-tu que je n'ai pas embrassé tout ton corps ? Pourquoi ne m'en as-tu pas laissé le temps ?
Il y a la salle de bain. Nos douches ensemble, ta brosse à dents à côté de la mienne, tes crèmes et mon rasoir, nos peignoirs avec nos noms côte-à-côte. Tu vas aussi le reprendre ton peignoir. Je respire l'odeur de ta peau, de ton gel douche imprimé sur le tissu de ton peignoir. Je ne te verrai plus te laver les cheveux, ta tête de gamine avec de la mousse sur ton petit nez. J'aimais tant t'attendre s à la sortie de la douche. Je t'accueillais les yeux ouverts en grand, pour ne rien rater du spectacle de ta beauté. Ton pied délicat qui se pose sur le carrelage froid de la salle de bain, tes jambes caressés par des gouttes mutines, ta peau rosée par la chaleur de l'eau, ton corps nu et tes gestes parfois timides. Je ne te regarderai plus démêler tes cheveux mouillés, perdue dans ton peignoir rose. Je ne te verrai plus me sourire dans le miroir embué, là où tu dessinais de tes petits doigts un c½ur gros comme ça. Un c½ur gros comme le mien quand je pense à toi.
Il y a tes mots collés partout sur les murs de mon appartement. Des post-it roses et verts éparpillés un peu partout. Des mots pour ne rien dire : pense à acheter du pain, bonne chance pour ton devoir, passe l'aspirateur si tu peux, je t'aime, il y a du poulet au curry dans le frigo, je rentre dans deux heures, rappelle Flo, pense à moi. Comme si j'avais besoin d'un rappel pour penser à toi. C'est automatique ce genre de choses.
Tu es lâche, tu es parti en laissant un champ de bataille. J'ai l'impression que mon c½ur va sortir de sa poitrine à force de se battre contre toi. Je dois lutter sans cesse pour ne pas pleurer devant ces souvenirs vivants qui trônent dans le studio. 20 mètres carré de souvenirs. Du sol au plafond. De long en large. Des souvenirs qui me restent en travers de la gorge. Il y a des souvenirs jusque sous le lit, là où tu cachais ton sac de voyage. Je tombe sur toi partout où je mets les pieds, les mains, les yeux. Et je me regarde, dans la glace, seul face à moi-même, je ne peux penser qu'à toi.
*****
C'est ça, t'as raison, ne remets plus les pieds ici. Reprends tes maudites affaires. Va-t-en. Fuis-moi comme si j'étais la peste. C'est ça, c'est moi le malade, le malade d'amour. Tu sais pourtant que l'amour tue. Tu aurais pu faire attention à moi. Je suis malheureux comme les pierres que devient mon c½ur. Et je marche sur le fil que tu as tracé quand tu as tiré un trait sur notre histoire. Je ne suis plus que le fantôme de mon c½ur que tu viens hanter. Oui, c'est ça, un fantôme, un mort qui plane parmi les vivants. Allez s'il-te-plaît, ramène-moi à la vie. Reviens me chercher, je t'en prie. Viens, s'il-te-plaît. Donne-moi ta petite main que je puisse l'épouser.
J'étais naïf, je me suis encore laissé avoir. Par tes yeux profonds, par tes mains audacieuses, par ton rire enfantin, par tes crises de jalousie, par tes gestes d'amour, par tes belles paroles, par tes espoirs prometteurs.
Je sais maintenant que faire une promesse c'est tenir l'amour en laisse. Alors je te laisse marcher sans moi. Et toi, laisse-moi courir à ma perte. Laisse-moi crever, puisque mourir, c'est vivre sans toi.


*Je ne connais pas le plus dur,
Je n'ai pas vraiment de blessure,
[... ]Y'a des silences,
Et c'est comme ça*

# Posté le jeudi 27 mars 2008 18:58

Modifié le lundi 31 mars 2008 20:06

*Le train de la vie*

Je suis fière de moi aujourd'hui. Je voulais te l'écrire mais je sais que mes lettres sont vaines. Si seulement j'étais sûre que tu les lises, je t'écrirai sans attendre. Quand il m'arrive parfois de t'envoyer quelques mots, je ne laisse jamais mon adresse au dos de l'enveloppe. Au moins je sais pourquoi tu ne me réponds pas. Je préfère cela plutôt que d'attendre en vain une réponse de toi. J'aurais pourtant apprécié d'entamer une correspondance avec toi. Je me disais que c'est ce qui allait se passer lorsque nous nous sommes quittés à la fin du lycée. On se voyait tous les jours, on se parlait des heures assis sur ce banc débile où je retourne parfois. Je m'assois toute seule, et j'attends. J'attends d'avoir trop froid, trop faim ou trop soif pour rester encore. Je n'attends rien d'autre. Je sais que l'envie de te voir ne s'en va jamais. Ce n'est pas elle qui me chassera des lieux qui me rappellent à toi. Même si l'on se retrouvait quotidiennement, on se téléphonait presque tous les soirs, on s'écrivait des messages par internet. Je t'écrivais des messages enflammés, tu répondais par des lettres audacieuses. Il y avait dans chacune de nos correspondances – papier, virtuelle ou secrète – des instants de pure tendresse, des mots plein de sincérité. Tu m'écrivais ce que tu n'as même jamais osé penser seul. Je t'aidais à écrire tout bas ce que tu pensais tout haut. Ce qui cognait fort dans ta tête, tu le partageais avec moi. Je savais tes angoisses et tes doutes, je devinais tes espoirs. Tu déclinais mes questions mais je trouvais sans cesse la réponse dans tes yeux noirs, dans les courbes de tes mots, dans les virages de tes voyelles et tes consonnes. Sais-tu pourquoi ? Sais-tu pourquoi tu ne pouvais rien me cacher ? Simplement parce que j'étais toi, j'étais comme toi. Je ne sais pas la différence. En existe-t-il vraiment une ? Nous ne formions qu'un. Mes mots étaient le prolongement de ta pensée. J'ouvrais en toi un monde que tu ne connaissais pas. Nous entrions tous les deux dans cette partie de ton être inexplorée. Nous marchions ensemble sur une terre vierge. L'empreinte de nos pas s'imprimait comme si nous marchions sur un linceul de neige, sur un parterre de flocons alanguis. Seuls les découvreurs de merveille, seuls les explorateurs des mers savent ce que nous avons ressenti, ensemble, au moment précis où nous entrions dans ce nouveau monde. J'étais alors la découvreuse de ton âme. Je l'ai découverte puis je l'ai couverte. Je te couvrais de mots, de cadeaux. Je t'ai offert un présent, mon ami. Un présent que tu refusais des bouts des doigts et du bout des lèvres. Ton corps me refusait mais ton âme luttait pour s'abandonner à moi. Mais j'ai appris trop tard que les remparts de la Raison sont insurmontables.

Je suis dans le train. Assise seule, j'ai mes écouteurs sur les oreilles. Le bruit de la vie autour de moi n'est qu'un murmure lointain. Le train commence à s'ébranler. Je lève les yeux alors que la voix du contrôleur annonce notre départ. Et je vois un de tes amis qui s'installe à deux sièges de moi. Quelque chose cogne dans ma poitrine. Non, ce n'est pas mon c½ur. Il est mort il y a longtemps. Mais ça, tu le sais déjà. C'est peut-être ma mémoire qui s'est senti agressée par ce visage connu. Dehors, les voitures défilent à nos côtés. Nous quittons doucement la ville qui commence à s'endormir. Il va neiger cette nuit. Les nuages sont lourds et gris. L'air est sec, la lumière éblouissante. Il va neiger, et au moment même où je me dis ça, je sens une douleur dans ma poitrine. La neige, c'est ton pays. Quand je vois la neige qui tombe, je pense à toi. Inconsciemment, les flocons qui tombent me ramènent sans cesse à toi. Je sais que c'est bête, mais je me dis que c'est un peu tes lettres à toi. Je me dis qu'un jour tu as prié quelque dieu pour envoyer sur terre un peu de neige, un peu de pureté. Tu as prié quelqu'un de penser à moi pour tous ces moments où tu ne sais pas le faire. Je me dis ça pour éviter de sombrer. Ca n'est pas contre toi. C'est pour moi.
Le train a pris de la vitesse, nous avons quitté et la plaine et rejoint le c½ur des montagnes. Et voilà qu'il neige. Mais on ne voit rien à travers la vitre, un peu sale, un peu vieillie. La nuit est tombée alors la vitre ne reflète que l'intérieur du train. Ce que j'écris n'échappe donc pas à mon voisin. Tant pis, je t'écris quand même. Il fait noir dehors. Non, je te mens. Il fait tout bleu, un bleu nuit que vient crever la lune blanche. Les plaines enneigées sont bleues foncé. C'est beau, et triste.
Dehors il neige, et dedans la vie continue. Les gens travaillent, lisent, rigolent, téléphonent, ils mangent, dorment, vont au toilette. La vie continue, partout, autour de moi.
Je t'ai dit que j'ai mes écouteurs sur les oreilles. J'écoute des morceaux de piano, trouvé au hasard quand je flânais – une fois de plus – à la Fnac. Parmi les morceaux, il ya celui du film Paris. Comment ne pas l'écouter ? Je dirai même plus : comment ne pas l'écouter sans penser à toi. Toi, le haut-alpin exilé dans Paris, la dangereuse, Paris la lointaine, Paris la rêveuse. Tu as quitté la capitale douce pour la grande, la vraie, la belle capitale. Tu cherchais toujours mieux de toute façon. Tu serais parti un jour ou l'autre. Tant mieux que tu sois parti si tôt.
Les morceaux s'enchaînent, se confondent presque. Eric Satie vient me jouer sa musique. Elle retentit et contraste parfaitement avec ce ballet incessant de la vie qui se joue autour de moi. Les gens me fascinent tout autant qu'ils me dégoûtent. Avec leur envie de vie, leur volonté d'être dans le monde. Quand ils font ces gestes de vie, quand ils disent ces mots idiots, ces mots de la vie quotidienne, quand on parle des devoirs, du dîner, des courses, ces mots futiles pour une vie banale. Tout cela m'effraie.
Il neige maintenant à gros flocons. On croirait à une tempête de neige. Et pourtant, tout semble si calme, les arbres sont immobiles, le vent est tombé. On dirait que le seul signe de vie c'est cette neige qui s'étale sur la plaine. Je regarde dehors. Mais quelque chose gêne mon ½il. Il commence à me gratter. Je porte ma main sur l'½il blessé. C'est étrange, je touche ma peau et regarde mon doigt. Il est mouillé. Je suis en train de pleurer. Voilà que je pleure sans m'en rendre compte. C'est automatique, chaque fois qu'il neige, je me mets à pleurer. Je me dis parfois que c'est ma peine qui se glace quand il vient à neiger. Que la neige qui tombe est le ramassis de mes vieilles larmes, de ma peine qui s'est figée. Ce sont mes souvenirs qui neigent à chaque hiver. Parfois la neige inaugure le printemps, comme en ce 21 mars. Je trouve que c'est un mauvais signe qu'il neige ce jour-là. Un jour où la vie est censée reprendre. Pour moi, la neige ça n'est pas la vie. C'est le froid qui rentre dans les os, qui mouille le visage et qui recouvre la vie, qui la cache sans la soigner. La neige fige la vie, elle arrête le temps sans rien guérir. La neige c'est un avis de dépression.
Je ne t'ai toujours pas dit de quoi j'étais fière. Tu vois, je n'arrive toujours pas à écrire comme tu le voulais. Je ne suis pas une écrivaine. Pas encore penserais-tu, mais tu ne le penseras pas parce que tu ne liras pas ce que j'écris.
J'écris en aveugle. Je regarde dehors les feux des voitures qui s'éloignent, se rapprochent et s'éloignent encore, jusqu'à disparaître. Tu brilles comme ces feux de voiture. Tu viens par vague t'échouer dans ma mémoire. Et je te traîne des jours comme un boulet à mes pieds. Je fais tout plus lentement, je mange peu, je dors mal et je rêve beaucoup. La tête collée à la vitre du tram, je n'existe pas. Je pleure parfois, sans que jamais personne n'y fasse attention. Peut-être que je me trompe et que quelqu'un me voit. En tout cas, personne ne s'inquiète. Pourquoi le ferait-on? Je suis une inconnue dans un tram perdu entre l'hôtel de Ville et la Place Victor Hugo.
Voilà, je suis fière de moi parce que je suis prise en stage pour le festival de courts-métrages. Pourquoi suis-je si fière ? Pourquoi suis-je si contente de moi ? Simplement parce que dans deux mois, quand je serai en stage, je vivrais un temps dans ton univers à toi : le cinéma. Alors peut-être que je te comprendrai à nouveau. Peut-être que je saurai enfin ce que tu vis loin de moi. Toi qui ne me parles plus de toi, toi qui ne me parles plus tout court depuis bientôt quatre ans.

Nous sommes arrêtés en gare. J'ai collé ma tête à la vitre froide. Je l'incline un peu. C'est comme si je voyais tomber les flocons sur mon visage. Ils tournent au dessus de moi, et la vitre entre nous n'enlève rien à cette image. Je décide alors de t'écrire un texto. J'ai des espoirs pleins le c½ur. Je me dis que tu vas me répondre. Je sais que tu me répondras. Alors je t'écris qu'il neige, que j'ai croisé un de tes amis dans le train pour rentrer sur Gap. Pas de fioriture, pas de grands mots. Juste des mots simples qui te disent que je pense à toi. Tant pis si ce n'est pas réciproque. Je n'ai jamais eu besoin de ça pour t'aimer. Le texto écrit, je range sagement mon téléphone dans la poche. En mode vibreur, pour être sûre de ne pas rater ta réponse. Si tu réponds. On retrouve vite nos quinze ans, et nos espoirs d'ado. J'avais oublié la sensation que ça fait, d'espérer. Je retrouve ma position contre la vitre. Nous ne sommes pas encore partis de la gare. La neige tourbillonne toujours au dessus de ma tête. Quelqu'un marche dans l'allée, qui s'arrête par moment pour scruter les visages de chaque passager. Je lève les yeux, intrigué par cet étranger curieux. C'est toi. Tu as ton téléphone à la main. Tu viens de recevoir mon texto et tu me cherches. Je fais semblant de dormir, et me recroqueville contre la vitre. Mon écharpe enroulée autour de mon cou cache un peu ma bouche. La tête baissée, je laisse tomber mes cheveux sur mon visage. Je ne veux pas que tu me vois. Je ne veux pas te voir. Je ferme mes yeux, le plus longtemps possible, j'essaie de m'endormir vraiment. Mais ça ne prend pas, j'ai le c½ur qui fait trop de bruit. Pourquoi se réveille-t-il seulement lorsque tu es là ? Après une quinzaine de minutes, je me décide enfin à rouvrir les yeux. C'est quitte ou double. Soit tu es parti et je suis soulagée. Soit tu es là et je suis perdue. Mais avant que j'aie eu le temps d'ouvrir mes yeux, mon téléphone vibre. Je suis face à un dilemme. Que dois-je faire ? Et si c'était toi qui me répondais ? Si tu étais en fait devant moi et que tu attendais que je me réveille ? Si je ne décroche pas, croirais-tu que je dors vraiment ? Je me lance enfin, j'ouvre les yeux et je prends mon téléphone. C'est ton numéro. Je lève lentement les yeux, j'ai les cheveux en bataille et ma frange tombe en désordre sur mon front et mes yeux. A travers mes cheveux, je te vois. Tu es bien là. Et tu m'attends, le sourire en coin. Toujours le même. Toujours les mêmes yeux rieurs. Ca fait quatre ans que je ne t'ai pas vu. Et tu m'apparais enfin.

Si seulement tout cela était vrai... Si seulement j'avais vraiment envoyé ce texto... Si seulement tu étais vraiment dans ce train. Mais tu sais comme moi que tu n'y es pas, dans ce train. Ne me le dis pas.
Je ne te chercherai pas dans les allées du train, je veux garder intact l'espoir de te trouver au détour d'un siège, par hasard. Je préfère croire que tu es peut-être là, tout près de moi, plutôt que d'être sûre que tu n'es pas là. Je préfère encore fermer les yeux, écouter la musique, et dormir. Dormir pour rêver à toi, rêver avec toi à mes côtés dans ce train fantôme, rêver de toi pour oublier que chaque jour je vis sans toi.
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# Posté le vendredi 21 mars 2008 17:09

Modifié le vendredi 21 mars 2008 17:33

*Le parc*

Il y a un n½ud dans ma gorge, un n½ud qui coule le long de ma gorge et qui m'étouffe tout doucement.

Je marche dans ce vieux parc, je cherche entre les branches quelques timides rayons de soleil. Les arbres s'allongent dans le ciel infini. Il fait froid au milieu de cette forêt de peupliers, de saules et de platanes. Quelques feuilles font la course, puis s'échouent au pied d'un arbre presque mort. Les graviers font retentir un chant de joie sous mes pieds alourdis. Le soleil s'éclaire un peu plus, le vent fait danser les feuilles, un écureuil court sur les branches fragiles d'un saule pleureur. Tour à tour, chacun me chante bienvenue dans ce parc aux mille couleurs. Les saisons semblent se confondre dans ce parc. Les feuilles mortes jouent avec les nouvelles pousses, l'air est doux mais les ombres règnent sur ce royaume caché. Il y a des enfants qui crient. De leur balançoire, ils cherchent à atteindre le ciel. C'est à celui qui s'enverra le mieux en l'air. Je m'assois sur une balançoire libre. Je me balance un peu, la tête collée à la corde raide de la balançoire. Le vent léger fait voleter mes cheveux. Je respire un peu mieux. Je me donne de l'élan en poussant sur mes pieds. Et je vais de plus en plus haut. Les autres enfants se sont arrêtés de jouer, ils me regardent m'envoler. J'ai envie de jeter mes chaussures. Mes cheveux s'enroulent et claquent sur mon visage. J'ai à nouveau dix ans. J'élance mes jambes le plus loin possible, comme si je voulais déchirer l'air de mes petits pieds. Comme si j'accrochais mes pieds à l'air qui flotte autour de nous. D'en bas, j'entends qu'on m'encourage. Des petites mains applaudissent, des petites voix me crient de continuer. Je ne contrôle plus mes jambes qui battent l'air comme des automates. Je quitte peu à peu ce corps qui m'échappe. Et je m'élance une dernière fois. Quand je suis le plus haut possible, je saute enfin. Ma robe se soulève et me sert de parachute. Doucement, je tombe comme un gros flocon dans l'hiver froid de mon enfance. Je suis parmi les feuilles, libre et sans attache, je vole. Je flotte et autour de moi je vois flotter le temps. Je côtoie les secondes, j'aperçois quelques minutes. Je salue le soleil qui caresse mes joues rosées. Les oiseaux vont au ralenti, les écureuils me regardent curieusement. Un nuage passe. Je tombe doucement ; que la chute est douce quand on a atteint le ciel. Je pose un pied sur terre mais son attraction m'attire et fait tomber mon corps de tout son poids : je m'écroule sur la terre dure et sèche de ce parc. J'ouvre fébrilement les yeux. Quelque chose m'éblouit. Mes yeux papillonnent et s'ouvrent enfin. La lumière qui m'aveugle est en fait des sourires, blancs et généreux comme seuls ceux des enfants peuvent l'être. Je me relève doucement. Je traverse le parc en claudiquant. Je comprends que j'ai perdu mes ailes. J'ai 20 ans aujourd'hui.
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# Posté le samedi 15 mars 2008 13:49

*J'ai toujours rêvé*

*J'ai toujours rêvé*
Je ne sais pas vous, mais j'ai toujours rêvé d'être Cendrillon, la Belle au Bois Dormant, Ariel... Aujourd'hui, j'ai grandi et ces dessins animés ne sont plus que le comble de la misogynie. Une fille qui attend que son prince charmant la délivre de sa pauvre vie. Aujourd'hui, tout se réforme un peu. Mulan, c'est une grande fille qui se bat avec son épée. Le bâton remplace le balai. Métaphore filée de la fille qui se bat, tant bien que mal contre les préjugés, les rêves, le passé... On a toujours besoin de quelque chose.

Je ne sais pas vous, mais j'ai toujours rêvé d'être Cendrillon, elle était censée être une pouilleuse mais elle avait des cheveux mordorés, une voix en or et des haillons qui allaient à ravir à sa fine taille. On a beau mettre tout l'argent dans des lotions pour rendre ses cheveux soyeux, les lisser sans fin, le résultat reste sans appel : on ne peut rien contre les cheveux fins, secs et cassés. Nous aussi nous voudrions chanter à tue-tête le matin. Notre voix d'ange attirant oiseaux et bêtes si mignonnes sur le balcon de notre chambre. Mais notre voix n'attire que la pluie. On a beau mettre la plus belle jupe que l'on ait, on ne ressemble qu'à une maudite bouteille d'Orangina.


Alors les contes, chacun y trouve-t-il son compte ?



Grande question pour vaste sujet.


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Tout à l'heure, j'ai fait un tour à la Poste. Il y avait deux enfants : une petite fille et un garçon, Martin. La petite parlait de princesse, de rose, de bonbons. Ils se sont mis à regarder des cartes postales. La préférée de la fille est toute blanche, avec un petit bouquet en tissu collé au milieu. Une écriture penchée affiche ses meilleurs v½ux pour le mariage. Est-ce une coïncidence ? Est-ce que c'est vraiment ça la vie? Chercher sans fin ces rêves impossibles? Pourquoi croire à l'éternel quand l'homme n'est qu'éphémère? Pour vivre. On rêve pour vivre. Mais n'est-ce pas ce rêve qui trahit la vie...
On oublie si souvent ce que l'on cache dans ces phrases "A suivre", "Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants". Que cache-t-on après ce mot "Fin", alors que c'est là que tout commence. Tout commence quand les amoureux partent main dans la main, que la caméra s'éloigne et que le spectateur se lève. C'est à la fin des films que la vraie vie commence. Alors qu'est-ce qu'on fait de tout ce bordel qui entoure l'amour et la vie?
On l'oublie en lançant le générique de fin.

J'ai toujours rêvé d'être Cendrillon, ou Jasmine, Ariel, Aurore. Elles ont toute des prénoms à vous faire flancher le c½ur. Mais il faut se l'avouer, la majorité des gens porte un prénom banal à en mourir. Alors on est toutes là, greluches pomponnées, âmes désespérément rêveuses, à essayer de se faire un nom, tant bien que mal.

J'ai toujours rêvé d'être Cendrillon. Et pourtant, quand j'y repense, je me sens plus proche de Gavotte, et de toutes ces greluches de première. Toutes ces filles qui sont mortes de jalousie, les laissées pour compte, les filles qui veulent un premier rôle mais qui n'ont même pas la stature d'être figurante. Ces ex qui s'accrochent sans fin, qui reviennent quand on veut qu'elles partent. Des filles qui ont le plus raison de pleurer mais qu'on ne voit jamais verser une larme. Ces filles qui sont là sans qu'on sache pourquoi. Même la Fée Clochette, la pauvre et tendre Fée Clochette. Victime collatérale de ces rêves d'enfance pourris. Elle est condamnée à n'être que l'amie la plus petite de Peter Pan sans jamais être sa petite amie. Pourtant, se satisfait-elle de toujours être sa grande amie ? C'est donner du pain à qui a soif. La pauvre Fée Clochette, qui a donné jusqu'à son dernier souffle de poussière pour le roi des enfants perdus. La Fée Clochette qu'on n'a jamais sonné. Mais attention, il faut qu'elle soit contente la fée, Peter Pan c'est déjà son ami. Puis il l'aime beaucoup. C'est vrai. Il ne faut pas dramatiser, si ce n'est pas tout rose, ce n'est pas noir non plus. Mais au final, le rose et le noir, ça fait une drôle de couleur.


J'ai toujours rêvé d'être Cendrillon ou la Belle au bois dormant.
Je ne sais pas vous, mais moi, je dors toujours.
Pas besoin de Prozac pour dormir, un Disney, ça vous fait rêver.
Allez, plus qu'un mouton à compter,
Le dernier à courir jusqu'à l'abattoir des rêves,
Promis,
C'est moi qui le serais.



*Et pourtant,
Je rêve encore si souvent d'un jeune homme sur un grand cheval blanc...
Sans m'en rendre compte,
ma bouche lâche ces mots,
comme une ultime prière dans un moment de douleur :
« Sauve-moi »*.
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# Posté le samedi 08 mars 2008 16:41

Modifié le samedi 08 mars 2008 16:51