Je sais bien qu'il y a des lieux spécifiques pour dire ça. Pour pleurer, il y a d'abord les cabinets de psy, voire les bancs de n'importe quelle Eglise ou mosquée, histoire de prier pour qu'un Dieu écarte les flots qui ne vont pas tarder à m'assaillir. Au fonds, Dieu est un psy mais version gratuite pour les pauvres : lui non plus ne vous écoute pas, ne prend pas la peine de vous répondre et vous pique votre argent à la fin de la séance. Je pourrais toujours aller sur un pont et, ivre, converser avec un poteau. Je pourrais aussi tenir le crachoir à un serveur désabusé, et finir bourrée à parler au clodo qui fait la manche à côté du bistrot qui ferme bien trop tôt, après l'histoire de ma mère maniaco-dépressive mais avant le très attendu passage sur le suicide encore non élucidé de mon meilleur pote. Mais non, je trouvais cette feuille bien plus sympa. Le papier virtuel, c'est mieux pour torcher son chagrin pathétique. Mais faut pas s'en faire. Chez les filles, l'envie de pleurer ça vous vient comme une envie de pisser. C'est dire si c'est souvent.
* * *
Attention je vais passer à la vitesse supérieure, laissez-moi atteindre notre rythme de croisière. Voilà, je mets l'écriture en taille 12 et le paragraphe en interligne 2. Du gros calibre pour des mots si insignifiants. C'est parfait pour l'occasion : donnons-nous l'illusion d'écrire beaucoup à défaut de bien écrire.
* * *
Tu as pris la porte, tellement fort que j'ai cru qu'elle allait partir avec toi. Honnêtement, je pensais que tu allais revenir et me trouver au pied du lit en train de pleurer comme une gamine qui vient de voir son petit chien écrasé par un gros 4X4 conduit par une potiche à qui on a greffé un téléphone portable plutôt qu'un cerveau. J'ai attendu longtemps l'écho de tes pas dans le couloir. Mais tu n'es jamais revenu. De ce couloir, je n'ai entendu que les portes se fermer. Alors je suis restée assise par terre un bon moment, à me rouler dans les draps défaits en pleurant à l'envi. J'étais là, un gros saucisson en couette, gémissant et frétillant, comme un poisson tout juste pêché, et qui attend les yeux grand ouvert et encore mouillés, le maillet de la sentence finale.
* * *
Comme je n'avais pas faim mais que mon corps affamé par tant d'efforts s'affaiblissait sans cesse et que j'avais soif d'avoir perdu tant d'eau en si peu de temps, je constatais l'évidence : mon estomac tout entier criait famine. Mais d'avoir craché tant de haine et de désespoir, je ne pouvais plus rien avaler sans avoir peur de tout régurgiter. J'étais, comme on dit, chamboulée. Mon c½ur tout retourné s'en était allé vagabonder dans mon corps et déranger tout l'intérieur de ma demeure corporelle : j'avais le nez pris, la gorge enrouée, l'estomac à l'envers, les intestins en forme de montagnes russes, les jambes molles et la tête comme prise dans un étau. Alors pour tromper la faim, j'ai eu l'idée de dévorer un bouquin. C'était sans compter sur le fait que tu as pillé toute ma bibliothèque, reprenant tes livres préférés, raflant au passage les miens aussi. Il ne restait plus que quelque Hugo et Cioran, lus et relus. Il y a un livre que tu n'as pas pris et que je gardais par curiosité : la Bible. C'était un cadeau de mon professeur d'histoire au lycée. Nous nous opposions souvent dans des débats passionnés mais toujours respectueux sur l'Eglise et la foi, l'athéisme et l'aveuglement. Il m'avait offert ce livre le jour des résultats du bac. Il savait mon intérêt pour la poésie et m'a juré que je devais lire le Cantique des Cantiques. « Le plus beau poème que je n'ai jamais lu » m'avait-il assuré. Il avait l'air convaincu. Alors pourquoi pas. Mon estomac et moi avons commencé la lecture.
« Tu m'as incardié*, ma s½ur-fiancée, tu m'as incardié d'un seul de tes yeux, d'un seul joyau de tes colliers.
Qu'elles sont belles, tes étreintes, ma s½ur-fiancée, qu'elles sont bonnes tes étreintes, plus que le vin !
De nectar, elles dégoulinent, tes lèvres, fiancée !
Le miel et le lait sous ta langue, l'odeur de tes robes; telle l'odeur du Lebanôn ! »
* rendu fou
Chapitre 4 « Viens avec moi », v.9-13
Dis donc, c'est chaud la Bible.
* * *
Le poids de tes mots est tout léger sur mon dos rond. Je sens les caresses invisibles de tes mots absents. C'est un souffle froid qui glisse sur mes reins, jusqu'à ma nuque raidie. Tu me craches à la figure tes mots informes, envoyés de si loin qu'ils retombent dans l'oubli. Ne cherche pas, tu as raison, ne parle pas, tu fais bien. Ne dis pas ces mots qui fuient les parois fortifiées de ton c½ur. Garde ton armure de papier. J'irai lécher en vain et taguer sans fin ces murs en carton. Le goût de ton c½ur au bout de ma langue persistera puis s'évanouira dans la nuit brune. Pourtant, j'irai cerner la lune pour qu'elle te sourit, d'aussi loin que je suis. Si seulement je savais où tu étais parti.
* * *
Je suis allée sur Facebook et j'en reviens ivre de rage – au moins, si ce n'est plus. 180 caractères. C'est tout ce qu'on peut mettre dans leurs foutus pseudos. Quelle honte. Et c'est ça la liberté d'expression. Tu veux dire quoi en 180 caractères ? Je voulais crier toute ma haine et ma douleur, peindre les murs de ce Wall pourri en rouge sang et crier silencieusement ma religieuse colère au peuple virtuel de ce monde en carton. Tu veux dire quoi en 180 caractères ? Je suis sûre que même les gros titres du site internet du monde n'y rentre pas : résumer les informations capitales en 180 caractères, quel toupet. Essayons :
« L'Etat hébreu a affirmé, samedi soir, que l'offensive visait à "prendre le contrôle" des secteurs de Gaza d'où sont tirées les roquettes contre Israël. »
Verdict : 148 caractères, espaces compris. Décidemment, à quoi on réduit l'information... J'en reviens à mon sujet qui est, concédons-le, mille fois plus important que la guerre au Proche-Orient. Qu'est-ce qu'on peut bien dire en 180 caractères ? Silence. Et si je commençais par dire « merde » ?
***
Les gens quelconques peuvent aimer n'importe qui.
***
J'attendais un bus à côté du cinéma le Club. C'était un samedi soir. Seule, je rentrais du cinéma, où je suis allée voir un film, seule. Dehors, il faisait froid, j'ai glissé mes doigts dans mes gants roses, que j'ai plongés dans les poches de mon manteau. Un homme s'approche de moi. Gueule cassée, odeur de bière brune et de pipe, les pieds qui trainent. Il se trimbalait avec son chien mouillé qui le suivait à la trace. Un sac à dos immense sur le dos, des casseroles brinquebalant sur les côtés et annonçant sa venue à cinq cents mètres à la ronde. Dans la nuit, ils se ressemblaient tous les deux. Le chien avec son poil gris tout mouillé, et l'homme avec sa gabardine vieillie, rapiécée aux coudes, et ses cheveux gris hirsutes qui coiffaient son visage d'une auréole tristement funèbre. Bienveillant, le visage affable et souriant, il s'approche de moi et me dit :
- Vous savez mademoiselle, le c½ur, quand ça bat plus, ça sert à rien de chercher plus loin.
Etonnée, je le regarde sans rien dire. Ses dents en sourire éclairent la nuit noire.
- Pourquoi vous dites ça ?
- Vous avez l'air trop triste pour une si jeune fille.
- J'ai 20 ans.
Son sourire s'étire un peu plus. Une deuxième lune dans ce samedi soir.
- C'est ce que je dis, vous êtes jeune.
Je ne savais pas quoi lui répondre. J'ai dû vieillir trop tôt. C'est vrai que je me sentais vieille, toute seule sous la bruine. Il était à peine 22 heures, je rentrais déjà du cinéma où j'étais allée seule, voir un film. Dans la salle, il n'y avait que des vieux couples ou de vieilles amies qui parlaient de vieilles choses, avec leurs vieilles voix chevrotantes et leurs rires vieux et édentés.
- Ne vous inquiétez pas, avec le temps tout s'en va. Vous oublierez.
- Qu'est-ce que vous dîtes ?
- Vous pensiez à quelqu'un, n'est-ce pas ? Vous regardiez le trottoir comme si vous aviez tout votre c½ur à y déverser.
- Je ne vois pas de quoi vous parlez.
- Moi aussi je cherche quelqu'un sous la pluie. Qui ne viendra jamais.
- C'est pour ça que vous dormez dehors ?
- Entre autres. C'est surtout parce que ce quelqu'un est parti un jour, et qu'il m'a laissé sans rien d'autre que son souvenir. Mais mêmes les plus chouettes souvenirs, ça vous a une de ces gueules. Pire que mon chien Pato. C'est pour dire.
- Non il est très mignon ce petit chien. Il a l'air fidèle.
- Si vous croyez que c'est une qualité d'être fidèle... Tout s'en va, l'autre à qui l'on croyait pour un rhume, pour un rien, l'autre à qui l'on donnait du vent et des bijoux, et puis vous, vous restez là, à traîner comme un chien. C'est pour ça que les hommes et les chiens sont les meilleurs amis : les deux sont bêtes et fidèles.
- Vous êtes trop dur. Pauvre Pato.
- Mademoiselle, vous devriez pas vous en faire pour Pato. C'est une brave bête, il en a déjà vu des vertes et des pas mûres. Mais vous, on aurait peur de vous souffler dessus et que vous vous envoliez. Oubliez les passions et oubliez les voix. La vie est trop belle pour qu'on passe son temps à regarder en arrière. Croyez-moi. Quittez cette mine triste et ces souvenirs avant que le temps emporte tout.
- Ne vous en faites pas. Ca passera. Vous le savez bien, avec le temps, on n'aime plus.
Le bus était déjà arrivé, je montais à l'avant et validais mon ticket. En me retournant pour dire au revoir à l'inconnu et son chien, je vis avec surprise qu'ils avaient déjà disparus sous la pluie. Avec le temps, décidemment, tout s'évanouit.
- Vous savez mademoiselle, le c½ur, quand ça bat plus, ça sert à rien de chercher plus loin.
Etonnée, je le regarde sans rien dire. Ses dents en sourire éclairent la nuit noire.
- Pourquoi vous dites ça ?
- Vous avez l'air trop triste pour une si jeune fille.
- J'ai 20 ans.
Son sourire s'étire un peu plus. Une deuxième lune dans ce samedi soir.
- C'est ce que je dis, vous êtes jeune.
Je ne savais pas quoi lui répondre. J'ai dû vieillir trop tôt. C'est vrai que je me sentais vieille, toute seule sous la bruine. Il était à peine 22 heures, je rentrais déjà du cinéma où j'étais allée seule, voir un film. Dans la salle, il n'y avait que des vieux couples ou de vieilles amies qui parlaient de vieilles choses, avec leurs vieilles voix chevrotantes et leurs rires vieux et édentés.
- Ne vous inquiétez pas, avec le temps tout s'en va. Vous oublierez.
- Qu'est-ce que vous dîtes ?
- Vous pensiez à quelqu'un, n'est-ce pas ? Vous regardiez le trottoir comme si vous aviez tout votre c½ur à y déverser.
- Je ne vois pas de quoi vous parlez.
- Moi aussi je cherche quelqu'un sous la pluie. Qui ne viendra jamais.
- C'est pour ça que vous dormez dehors ?
- Entre autres. C'est surtout parce que ce quelqu'un est parti un jour, et qu'il m'a laissé sans rien d'autre que son souvenir. Mais mêmes les plus chouettes souvenirs, ça vous a une de ces gueules. Pire que mon chien Pato. C'est pour dire.
- Non il est très mignon ce petit chien. Il a l'air fidèle.
- Si vous croyez que c'est une qualité d'être fidèle... Tout s'en va, l'autre à qui l'on croyait pour un rhume, pour un rien, l'autre à qui l'on donnait du vent et des bijoux, et puis vous, vous restez là, à traîner comme un chien. C'est pour ça que les hommes et les chiens sont les meilleurs amis : les deux sont bêtes et fidèles.
- Vous êtes trop dur. Pauvre Pato.
- Mademoiselle, vous devriez pas vous en faire pour Pato. C'est une brave bête, il en a déjà vu des vertes et des pas mûres. Mais vous, on aurait peur de vous souffler dessus et que vous vous envoliez. Oubliez les passions et oubliez les voix. La vie est trop belle pour qu'on passe son temps à regarder en arrière. Croyez-moi. Quittez cette mine triste et ces souvenirs avant que le temps emporte tout.
- Ne vous en faites pas. Ca passera. Vous le savez bien, avec le temps, on n'aime plus.
Le bus était déjà arrivé, je montais à l'avant et validais mon ticket. En me retournant pour dire au revoir à l'inconnu et son chien, je vis avec surprise qu'ils avaient déjà disparus sous la pluie. Avec le temps, décidemment, tout s'évanouit.