Elle sort du lycée pour retrouver ses amis qui grillent une cigarette devant le lycée. Elle n'a jamais compris comment on pouvait aimer fumer : l'odeur qui s'incruste sur les vêtements et les cheveux, le goût dans la bouche, la fumée dans les yeux... Non, décidemment, elle ne comprenait pas. Ca n'a rien à voir avec le fait de se tuer à petit feu. Chacun a ses mauvaises habitudes, qui à force de s'installer finissent par avoir notre peau. On a beau s'efforcer de les cacher, les taire ou les ignorer, ces vieux démons réapparaissent toujours. Le point faible de Marianne, c'était sa tendance à la déprime, à la mélancolie. A 14 ans, on lui avait déjà dit qu'elle déprimait, alors on l'endormait le soir à coup de tranquillisants et on la réveillait avec des doubles doses de vitamines. Pour s'empêcher de pleurer, elle a pris l'habitude de rigoler très fort, tellement fort qu'on l'entend à l'autre bout de la cour de récréation. C'est un moyen de fermer les yeux sur sa vie, pour ne pas pleurer. Ca ne la gêne pas de pleurer devant les autres. Par contre, ce qu'elle n'aime pas, c'est de pleurer pour rien. Marianne a toujours été une petite fille modèle, elle est née avec un compte en banque rempli et des parents attentionnés. Apparemment, ça n'a pas suffi. L'½uvre de la vie est bien plus grande que celle des hommes, si insignifiants. On a beau lutter contre les forces de l'univers, à elle seule, une étoile ne peut rien contre les nuages, les orages et la tempête. Marianne n'aimait pas parler de ses séjours prolongés chez le psychologue. Ca lui rappelait la honte qu'elle voyait dans les yeux de sa mère chaque jeudi, quand elles allaient ensemble chez le psychologue. Rue Saint-Honoré, numéro 23. Au deuxième étage, la porte de gauche. Elle connaissait le chemin par c½ur. Elle en rêvait même parfois.
Il est midi et Marianne s'aventure dans la cantine du lycée. Au menu, du couscous (le couscous, c'est pour se faire pardonner auprès des musulmans qu'on n'arrive pas à intégrer... Le message implicite est le suivant : on ne vous aime pas, mais votre bouffe, on la tolère... C'est ça la tolérance). Tous les mercredis, on a droit au couscous de Raymond et Bernard, les chefs de la cantine. Ils sont toujours aimables, même si les lycéens sont souvent ingrats. Du couscous un mercredi? Rien d'étonnant. Heureusement que la vie réserve plus de surprises que le menu de la cantine.
Marianne n'habite pas à G. mais dans une petite ville, à 25 kilomètres. Les amies qui prennent le car avec elles ont déjà mangé : le car part dans dix minutes. Mais Marianne ne se presse pas. « Tu ne prends pas le car ? » demande Anaïs à Marianne. « Pas aujourd'hui » lui répond Marianne. Nous sommes mercredi, pense-t-elle en souriant.
Après avoir fini son couscous, Marianne sort dans la cour du lycée. Elle s'assoit sur un banc et ouvre son bouquin. Elle attend. Le calme s'abandonne à la cour. Une cour où ne crie que le vent. On entend le vrombissement des moteurs lointains. Les feuilles mortes roulent sur les graviers orphelins. Les cheveux de Marianne claquent sur son front. Les aiguilles des pins tapissent le parterre ; la cour ressemble à une plaine où l'asphalte a piétiné les pensées et les roses, mais pas les chrysanthèmes. Il n'y a rien à l'horizon que des monts de béton, des monceaux de cadavres métalliques, des poteaux électriques qui veulent se confondre avec les arbres. Quelqu'un arrive et lui vole ce moment de solitude. Marianne s'en va avec le vent qui s'emporte. Il est 14 heures. L'heure de la vodka malabar.
La vodka malabar, c'est son rituel de tous les mercredis depuis quelques mois. Après le lycée, Marianne descend vers le centre-ville. A deux pas du lycée, se trouve un bar, le Syrus. Chaque fois qu'elle y rentre, elle fait tinter le grelot timide de la porte, elle s'assoit alors au comptoir et commande une vodka malabar. Mais aujourd'hui, Marianne a pris une grande décision : elle a une question à poser à Marc.
Elle entre comme d'habitude, salue Marc, l'éternel barman aux cheveux grisonnants et à la barbe blonde. « Une vodka malabar, s'il-te-plaît Marc » dit-elle au serveur, le sourire plein de malice. « Comme d'habitude, ma belle. Tu sais, heureusement que t'es là pour consommer cette vodka, elle irait à la poubelle sinon ! Tu es la seule à m'en commander. » Marianne perd son sourire. Elle pense qu'il y a plusieurs mois de ça, quelqu'un d'autre avait l'habitude d'en boire. Elle n'ose pas encore en parler à Marc.
Ginette est toujours là, assise au fond de la banquette rouge, au dessous du grand miroir. Elle a ses cheveux défaits, comme sa gueule. Ses cinquante ans sont inscrits dans ses cernes et ses cheveux ternes. Sa cigarette brûle ses doigts, mais elle ne le voit pas. Ses yeux se sont perdus dans les vagues de son verre de whisky. Ginette passe ses journées au Syrus. Elle loge dans une chambre au dessus du bar. Elle ne parle jamais à personne, aucun des habitués ne la connaît vraiment. On la voit quelquefois bourrée au comptoir, il est à peine deux heures de l'après-midi. Elle se met alors à draguer Marc en lui parlant de ses anciens fiancés, beaux, forts et gentils. Elle parle d'un temps qu'elle semble avoir vraiment connu mais qui s'est évanoui. Ginette n'est pas vraiment sauvage, les gens ont peur d'elle et de son regard qui pue l'alcool. Personne ne semble comprendre que si elle boit, c'est parce qu'elle a peur des autres.
Marc fait la conversation à Marianne. Depuis quelques mois, Marianne vient tous les mercredis alors Marc a pris l'habitude de la voir. Chaque fois, il la drague et lui propose une deuxième vodka. Marianne lui répond qu'elle n'en prend qu'une, « pas une de plus ». Marc n'a jamais compris. Et pourtant, chaque mercredi, il s'entête à lui proposer un deuxième verre, espérant qu'un jour elle accepte. Cela voudrait dire qu'il avait gagné, que Marianne avait cédé à ses avances. Ils sont un peu bêtes ces garçons des fois.
Pendant que Marc lui parle de changer la peinture des murs, Marianne regarde la petite salle attenante au bar. C'est un recoin où Marc a installé un billard et une table, avec quelques vieilles chaises. Des lycéens viennent souvent y finir leur après-midi. Le regard de Marianne se pose sur un garçon, qui joue au billard avec ses amis. Ils crient et s'amusent. La balle vient de sauter au visage de l'un d'eux, mais sans blesser personne. Marianne sourit. Le garçon se retourne et la regarde du coin de l'½il, le genre de regard qui vous pousse à baisser les yeux. Docile et triste, Marianne s'exécute. Marc continue son monologue sur la couleur de la peinture : bleu ça fait aquarium, le rose non, hors de question, c'est pas un bar à pédés ici. « Mets du vert, c'est la couleur de l'espoir » lance Marianne. Marc la regarde, ses sourcils en bataille se resserrent : « Vert ? Vert pomme ou vert sapin ? Verre d'eau ! » lance Marc, en montrant le verre déjà vide de Marianne. Marc rigole tout seul à son jeu de mots. Marianne esquisse un sourire qu'elle a du mal à lâcher. Elle s'est décidée : elle va parler à Marc, ce qu'elle n'ose pas faire depuis tant de mois. Après tout, c'est pour ça qu'elle a commencé à venir au Syrus.
- Marc, tu sais combien de temps ça fait que je viens ici ?
- A vrai dire, j'ai pas vraiment compté. Mais si tu me demandes... Je dirai... Quelques mois. Pourquoi ?
- Est-ce que tu m'avais déjà vue avant que je vienne régulièrement ?
- Heu... Non je crois pas, je t'aurais remarquée, répond Marc avec un sourire de playboy. Pourquoi tu me poses toutes ces questions ?
- Est-ce que tu te souviens d'un garçon qui s'appelle Xavier ?
- Xavier... Xavier Vincent ?
- Non, Xavier Gomes, avec un « s », pas un « z ».
- Ah non, désolé, inconnu au bataillon. Bon, tu vas me dire pourquoi tu veux savoir ça ? T'es du FBI ? On t'envoie pour vérifier si je fais attention à ma clientèle ou un truc du genre ?
- Non, rassure-toi, dit Marianne en souriant à Marc.
- Alors qu'est-ce qui te tracasse, ma belle. Dis tout à ton pote Marc.
- Tu te souviens pas d'un garçon qui venait boire des vodka malabar ?
- Bah... C'est vrai qu'on m'en demande pas vraiment des vodka malabar. Alors... Laisse-moi réfléchir... Il y avait un garçon oui, un brun, très grand, assez costaud. Pas gros, mais assez imposant. Même derrière le bar, sur l'estrade, j'étais plus petit que lui. C'est humiliant, non ?
Marianne lui sourit, mais elle a envie de pleurer. Pleurer très fort, pour cacher le bruit des souvenirs qui cognent dans sa tête.
- Tu me redonnes une vodka Marc ?
- Tout ce que tu veux... T'es sûre que ça va... On dirait que tu vas pleurer...
- Tu te souviens d'autre chose ?
- De ce garçon tu veux dire ?
- Oui.
- Pas vraiment. Il venait quelquefois avec des potes, ils jouaient au billard. Il était sympa, il offrait souvent un coup à boire à ses amis. Il venait aussi avec une fille. On parlait quelquefois, il me disait qu'il était au lycée mais qu'il voulait partir à Paris. Son rêve, c'était de monter un groupe de rock. J'ai jamais su son nom. Mais tu le connais ?
- Tu n'as plus de nouvelles de lui ?
- Non, j'en avais plus. Alors un jour où j'ai vu ses amis, je leur ai demandé s'il était monté à Paris, comme il l'avait dit. Mais on m'a répondu qu'il était mort. Un accident trop con. Il est tombé d'un toit. Le pauvre garçon. Il avait l'air gentil. Mais ça se sentait qu'il aimait jouer avec la vie. Il était toujours partant pour défier ses amis. Un jour, ils ont parié qu'il avalerait pas sept vodkas à la suite. Et il l'a fait le con !
Marianne se met à pleurer et à rigoler en même temps. Marc ne comprend pas. Marianne regarde autour d'elle. Ginette a lâché sa cigarette, son verre est vide, comme ses yeux. Marianne avale d'un coup sa vodka malabar et saute de la chaise du comptoir. Elle s'emmitoufle dans son manteau tout en pleurant. Ca la fait rire. Marc la regarde se préparer.
- Tu t'en vas ?
- Oui, Marc. Et je ne crois pas que je reviendrai.
- Pourquoi tu dis ça ? Mais c'est qui ce type alors ?
- Ce type, il s'appelle Xavier. C'était mon meilleur ami. La fille que tu as vue quelquefois, c'était moi.
Marc reste interloqué. Il ne s'attendait pas à cette révélation. Il ne l'a pas reconnue, pourtant il lui avait parlé quelquefois à cette fille. Décidemment, le malheur, ça change les gens.
C'est vrai qu'elle était timide quand elle venait au bar. Elle restait toujours assise, là, dans le coin de la banquette. Elle buvait son diabolo grenadine, refusant sans cesse les vodkas malabar que lui offrait Xavier. Ils jouaient tous les deux au billard, elle savait qu'elle allait perdre, mais elle jouait quand même. Ca la faisait rire. Et lui aussi.
Marianne regarde une dernière fois la peinture vieillie du Syrus, son grand miroir, ses tables bancales et ses banquettes décolorées, Ginette, Marc et le billard au fond du bar. Elle donne son plus beau sourire à Marc et passe la porte du bar, faisant chanter le grelot pour la dernière fois.
Debout sur le trottoir, elle pleure encore un peu. Et puis elle soupire une bonne fois avant de se lancer dans la rue pleine de monde, dans la foule pleine de vie.
Son soupir a un goût de malabar.
